On l’appelait Hoïgen Ekwalla octobre 28
Jeudi 23 octobre, j’étais devant une salle de spectacle anticipant avec bonheur les moments que seule la musique, quand elle est bonne, me procure. En attendant que les portes s’ouvrent pour ouvrir une parenthèse enchantée de deux heures je devisais sur le trottoir avec des visages familiers venus au concert. Et voici qu’entre deux locutions, j’entends un murmure qui résonne comme un explosion : « Hoigen Ekwalla est mort ». Cette nouvelle qui explose m’arrive comme importune, inappropriée, indécente. Indécente comme la mort qui frappe trop tôt. Obscène comme la mort qui vient inscrire une indicible plaie dans le cœur et dans les émotions d’une mère. Incongrue comme la mort qui vient priver d’un père ce fils dont il parlait dans sa chanson Mimi. Inconvenant comme la mort qui vient priver une sœur de son frère cadet. Face au flot qui monte sur ce trottoir parisien, mon refuge c’est le déni. Dénégation pour différer l’assomption de cette nouvelle, pour l’exporter de l’instant que je vis sachant que forcément elle reviendra.
Plus tard, quand la nouvelle trouve un chemin vers ma conscience, les souvenirs remontent et bizarrement ce n’est pas en premier le son de sa voix ou de sa musique, ce sont des images arrêtées issues de ma mémoire de lui. Image d’un sourire lumineux qui semblait vous inviter à lui sourire en retour, image d’une stature imposante et de trémoussements sur fond d’une musique que je n’entends pas. Je le vois bouger, je n’entends pas la musique, comme pour me dire que la voix s’est éteinte, comme pour me rappeler que derrière la figure publique il y avait l’homme et que les plus grandes douleurs sont celles de ceux qui viennent de perdre l’homme privé. Mes empathies s’élargissent vers eux forcément. Je lui découvre au fil des hommages une mère, une sœur aînée, un fils, une nièce et bien que sachant que la liste des blessés de l’intime n’est pas exhaustive ces quatre figures me touchent et m’émeuvent.
Mourir à 49 ans ! Perdre la vie à un âge où la maturité et l’expérience permettent aux hommes et aux artistes de savoir où ils veulent aller et leur donne d’offrir des œuvre plus abouties qu’avant pour peu qu’ils ne cèdent pas à la tentation de la facilité.
Hoïgen Ekwalla, découragé comme nombre de ses confrères par la piraterie qui gangrène le monde musical au Cameroun (selon le chanteur, la piraterie était en elle même une industrie) et peut être aussi par les hérésies des sociétés des droits d’auteurs avait pris le parti de renoncer à s’exprimer par la musique en 2003. Cinq années de silence qui ont dû lui être difficiles. En effet, quand on est artiste et que l’on chante parce que cela participe de ce que l’on est, être privé de la possibilité de s’exprimer doit faire lever parfois de sourdes agonies. Quand on chante parce que l’on a des choses à dire par delà les désirs de reconnaissance et de célébrité qui font pousser sur la scène musicale camerounaise des « chanteurs » au talent discutable, et que des raisons telles que la piraterie vous contraignent au silence, de secrètes douleurs doivent naître en celui qui se tait. Un artiste bâillonné hurle de l’intérieur. Si l’on en croit ses proches parmi lesquels Djene Djento, Hoïgen Ekwalla s’apprêtait à revenir avec un album en 2009 et voici que la mort, traîtresse, a interrompu le vol d’un autre artiste de chez nous. Fauché dans son élan de vie.
Il y a quelques jours en effet, le Cameroun perdait un de ses bassistes de talent Doumbe Djengue foudroyé par la maladie à quarante cinq ans. Il y a quelques jours j’assistais à l’adieu douloureux de cet homme au sourire invitant. Et qui ne se souvient de la claque prise à la nouvelle de la mort prématurée de Tom Yoms ? Et je ne cite que ceux là. Et voici que Hoïgen Ekwalla est fauché dans la fleur de l’âge, dans cet âge où le potentiel artistique, intellectuel et humain se rencontrent dans une belle maturité et peuvent permettre d’intelligentes évolutions artistiques et offrir de belles œuvres au public. Des points de suspensions disent désormais l’inachèvement d’une vie et d’une carrière artistique ravies en plein vol.
Si nous connaissons un peu l’artiste, si nous regrettons les richesses qu’il ne dévoilera pas, mes pensées vont vers sa mère, sa sœur aînée, sa descendance et tous les siens qui eux, perdent l’homme dans les coulisses.
Je ne prétendrais pas avoir été une inconditionnelle de Hoïgen Ekwalla, mais ses succès ont accompagné mes danses d’adolescente et de jeune adulte. Je me souviens que de le voir danser nous faisaient rire mes amis et moi et nous essayions de reproduire ce mouvement particulier qui allait de la tête aux pieds, la tête et les épaules s’accordant pour une indescriptible cadence. Hoïgen Ekwalla n’était de toute évidence pas un danseur ! L’expression « shuba shuba » est de celles qui fait sourire mes souvenirs parce qu’elle ouvre les boulevards de la mémoire ramenant les rires et les insouciances des temps d’avant. La musique a cette force, celle de s’unir comme une seconde peau à nos souvenirs et il suffit de quelques notes pour ouvrir la mémoire. J’ai aussi le souvenir qu’il est de ceux qui n’avaient pas dénaturé l’essence du makossa par d’insupportables tentatives hybrides pour attraper quelque succès, et qui accouchaient d’hérésies sonores. La pureté du Makossa à laquelle il demeurait fidèle lui avait permis d’avoir un disque d’or avec le fameux « chat botté » preuve qu’il aura eu raison de rester fidèle aux fondements de la musique née dans la guitare de Nelle Eyoum Emmanuel un autre fils de Deïdo.
J’ai découvert ce chanteur dans une époque durant laquelle je n’écoutais plus tellement le makossa à quelques exceptions près. Mais comme nous partagions le fait de venir de Deïdo et solidarité oblige j’étais fière de lui comme avant lui de Ben Decca. Il était par ailleurs de la famille de connaissances d’alors. Double raison de l’adopter n’est-ce pas ? Mais au delà de ça, sa musique était bien agréable et enchantait nos concerts scolaires du temps du Lycée Joss. C’est ainsi qu’il s’est inscrit dans la toile de fond inconsciente des « presque de la famille » comme un cousin lointain dont on n’a pas nécessairement de nouvelles mais que l’on sait présent dont on sait qu’on aura des nouvelles et dont la nouvelle de la mort vous pétrifie parce que vous savez que les rencontres n’auront plus lieu.
Je me souviens que les tentatives d’affirmation féministes de mes jeunes années se heurtaient à « femme il faut supporter » c’est le mariage.
Et puis il y a eu des chansons telles que Mun’a Nyuwé qui appelle des résonances. Hoïgen Ekwalla avait perdu son père à l’âge de cinq ans. Quand on est orphelin on en garde la trace à toujours.
L’homme aura laissé un répertoire musicale dans lesquels plusieurs pourront puiser, et pourquoi pas s’identifier à ces mélancolies qui étaient sous-jacentes à la musique de Hoïgen. D’autres, pris dans la complexité des rapports hommes et femmes pourront se reconnaître dans les mots de Femmes il faut supporter ou bila o diba (le combat dans le mariage) . D’autres viendront simplement se laisser porter par Longue di titi nika (la vie n’est pas comme ça), par Ndome ou par Ebol’a ngosso (le chant comme métier) ou encore par la joie.
Aussi longtemps que les uns et les autres se poseront pour écouter sa musique ou pour danser sur elle, quelque chose de lui traversera les temps et sera un défi à cette mort cruelle.
Pour l’avoir connu par procuration, un peu par sa musique, un peu par sa famille, un peu par des personnes plus près de moi dont il était proche, les mémoires s’accordent pour laisser de lui une impression d’élégance intérieure et de joie de vivre que soulignent ceux qui l’ont perdu « Il était attentionné et plein d’affection. Il avait un esprit paternel et répandait la joie de vivre»,
Ses collègues musiciens mettent en avant le fait qu’il était travailleur et perfectionniste.
Alors que j’écris ces lignes, même si je ne sais rien des conditions spécifiques qui entourent le décès prématuré de Hoïgen Ekwalla, la pensée d’autres artistes morts parfois dans des conditions inacceptables hante ma mémoire. La pensée d’un jeune chanteur que l’on dit entre la vie et la mort au Cameroun me fait frémir. La pensée de Messi Martin, Essindi Mindja, JM Kankan et bien d’autres encore assaille ma mémoire.
La pensée de grands anciens qui sont peut être dans des situations précaires hante mes pensées. Je ne voudrais pas les citer pour ne pas heurter les éventuelles superstitions des uns et des autres mais est-il normal que des personnes qui ont fait rayonner la culture et les arts de chez nous parfois par delà les frontières se retrouvent dans un état d’indigence et connaissent des fins pathétiques ? Cela m’interroge en pensant à un jeune chanteur camerounais rescapé d’un accident de la route dont je parlais plus haut et que j’espère voir accéder aux meilleurs des soins. Cela laisse pensif sur l’état des lieux du milieu de la culture et de la politique culturelle du Cameroun. Mais je m’égare…
Ekwalla Mpouli Eugène est mort ce jeudi 23 octobre 2008 à l’hôpital Laquintinie autour de neuf heures du matin au pavillon Samuel Kondo. La nouvelle de sa mort a laissé pétrifiés ceux qui l’ont apprise parce que le souvenir de son sourire rend d’autant plus l’idée de mort indécente. Le souvenir de sa joie de vivre qui semblait rendre allogène tout ce qui ressemblait à la mort n’en rend que plus insupportable cette perte précoce. Le souvenir de la joie qu’il dispensait ne laissait pas présager que prématurément, son nom se lierait à l’indicible tristesse qui désormais s’y attache.
On l’appelait Hoïgen Ekwalla.
Il nous laisse la sensation que l’histoire aurait pu continuer, s’écrire encore, s’écrire autrement, et pourquoi pas de belle manière.
Mes pensées émues et respectueuses vont à sa famille. Trouvera t-elle quelque consolation dans le fait que de nombreuses personnes l’aimaient et l’admiraient ? Je l’espère, même si cette forme de consolation n’est que superficielle voire dérisoire. Mais si les hommages pouvaient participer à mettre des moments de pause dans la peine, alors j’espère qu’ils entendront, liront et verront les nombreux hommages qui viennent de divers continents pour dire ce que celui qui est parti a apporté par sa musique et par ce qu’il dégageait. J’espère que le fait de savoir que même si son passage sur terre aura somme toute été bref, il aura marqué des vies par son sourire, par sa voix, par le son de sa guitare, par sa musique, par sa présence scénique. « Il faut supporter » chantait Hoïgen. Comment ceux qui restent supporteront-ils ce qui vient de leur tomber dessus ?
L’offrande de nos prières, si nous sommes croyants pourraient être utiles et participer à aider la famille éprouvée à supporter l’insupportable, à surmonter l’insurmontable, à vivre sans lui pour le reste de leurs parcours de vie.

Puisse l’âme de l’homme reposer en paix.
Puisse la musique de l’artiste résonner encore, comme un défi à l’indécence de la prématurité de sa mort.
R.I.P. Hoïgen Ekwalla.












