Fuir le bonheur … Partie 6

En se dirigeant vers la porte pour l’ouvrir, elle se séchait machinalement les cheveux. Elle avait encore dû chanter trop fort, elle allait devoir affronter le regard noir de madame Martini, sa voisine, qui allait lui expliquer avec une voix de maîtresse de CP en détachant chaque syllabe, que la musique était trop forte et que même à dix neuf heures on n’avait pas idée de hurler comme un goret que l’on égorgeait. Comme à son habitude elle s’excuserait d’avoir troublé la quiétude de l’immeuble et elle inviterait madame Martini à prendre un thé pour se faire pardonner. Madame Martini sourirait et elle entrerait dans son appartement tenant à la main comme par hasard des brownies ou des cookies. Elles éclateraient de rire, tandis que madame Martini entrerait pour partager avec elle leur soirée entre filles.

Monsieur Martini était un homme affable qui travaillait dans une fabrique de composants électroniques. Il était chef comptable et son épouse et lui avaient quatre enfants âgés de dix à seize ans. Ils avaient fait le choix de vivre sur son salaire tandis qu’elle prendrait soin des enfants et de son foyer. Madame Martini n’avait pas eu de maman et le traumatisme de ce vide lui avait donné de croire qu’une bonne mère se devait d’être présente quand ses enfants rentreraient de l’école, du collège ou du lycée. C’était une vie qui l’épanouissait, tout au moins jusqu’à ce que sa petite dernière rentre au collège. Elle avait envie de retravailler, mais à mi-temps pour être présente à la maison quand ses enfants étaient là. Elle s’était mise à l’heure américaine pour la préparation de ses gâteaux faits maison. Les enfants étaient passés de l’ère du quatre quart et des madeleines à celle des cookies et des brownies. La cuisine était devenue pour cette femme de trente six ans l’espace d’expression de sa créativité. Elle aimait sa famille au travers de ses prouesses et de sa créativité culinaires. Elle faisait la cuisine sous le regard cathodique des héros de ses feuilletons. Madame Martini avait une dépendance aux feuilletons et séries américains. Du « soap opéra » à la série télévisée, elle était incollable. Elle connaissait par cœur les personnages de « Desperate housewives », de « Grey’s Anatomy » comme ceux plus anciens de « Côte Ouest ». ou de « Dynastie » dont elle regardait les rediffusions avec un égal bonheur, tout en se moquant des brushings de l’époque. Madam Martini avait même parlé à sa voisine d’une série dont elle regardait avec délectation la rediffusion sur le câble. Cette dernière n’avait jamais entendu parler « Falcon Crest ». Sa voisine lui affirmait que dans ce feuilleton il y avait le première épouse de Ronald Reagan, lui apprenant par la même occasion que l’ancien président des Etats Unis avait eu une première épouse. Elle soutenait que le président Reagan aimait le même type de femme. Sa voisine l’entraînait dans des réalités qui la détendaient et elle aimait passer du temps avec elle parce qu’elle découvrait que des choses très surprenantes retenaient l’attention de sa voisine. Elle était capable de citer dans l’ordre les époux d’Elisabeth Taylor ! Cependant, elle pouvait tout autant discuter de politique en fustigeant le manque de bon sens chez les gouvernants, et de littérature. A l’université, madame Martini avait fait des études de lettres modernes et avait une passion pour Maupassant. Elle avait interrompu ses études en licence pour se marier.

Elle était surprenante, un concentré de culture et de subculture, le profil traditionnel de la ménagère de moins de cinquante ans dans certains de ses aspects tout en cassant le moule de la caricature qu’on en faisait. Elle n’aurait jamais regardé Julie Lescaut ou Navarro, encore moins le Commissaire Moulin mais elle regardait les soap opéra de la deuxième chaîne le matin après que son époux et les enfants aient quitté la maison. Elle n’aurait jamais regardé les émissions tire larmes et faussement empathiques de la télévision présentées par quelque gendre idéal de pacotille. Elle n’aurait pas regardé une émission de télé réalité, elle aimait la fiction et détestait la manipulation du réel. Elle était un être volcanique et généreux explosant de colère comme de rire, tout en étant capable de se taire pour écouter. Une musique écoutée trop fort un vendredi soir avait ouvert la porte à une belle amitié. Pourtant elles ne s’appelaient pas par leurs prénoms et se vouvoyaient toujours. Monsieur Martini avait été informé par son épouse que désormais le vendredi soir elle passerait une soirée entre filles chez Madame Ekambi, la voisine du dessus et sa nouvelle amie. C’est tout naturellement que le rituel s’était installé. Quand monsieur martini rentrait, elle montait chez madame Ekambi et son époux se chargeait de faire manger les enfants et de s’en occuper. Pour une fois qu’il pouvait passer du temps avec eux sans la pression d’un réveil matinal le lendemain, il en profitait et les enfants n’avaient pas l’air de s’en plaindre. Chez les Martini on était complice et la vie se déroulait entre cris et rires mais sans drames.

La première fois que madame Martini sa voisine était venue frapper à sa porte l’air courroucé, elle s’était confondue en excuses en promettant de faire attention au bruit à l’avenir. Sa désolation était telle que madame Martini avait laissé fondre sa colère, touchée par la sincérité de son repentir et l’air profondément désolée de sa voisine. Elle était venue pour une rixe et elle s’était surprise à sourire à la femme en peignoir vert. Elle lui avait spontanément dit « je viens de faire des cookies, je pense que ça vous fera du bien d’en manger un petit peu. Je vais vous en chercher et je reviens dans une minute ». Elle n’avait pas eu le temps de dire non que sa voisine s’était engouffré dans les escaliers en lui criant de ne pas fermer la porte. Elle était revenue plus tard avec assez de cookies pour nourrir un régiment. Madame Ekambi lui avait proposé d’entrer et de prendre un thé pour accompagner les cookies si généreusement offerts. Ainsi était née leur amitié.

Ce soir elles allaient regarder les aventures des Desperate Housewives tout en se faisant une manucure, une pédicure et des soins du visage. Madame Martini était une experte en soin de beauté et l’avait conseillée dans sa démarche de reprise en main de son physique.

Vêtue d’un peignoir vert pâle en éponge, les cheveux en bataille et tenant une serviette à la main elle ouvrit la porte d’entrée avec un grand sourire pour accueillir madame Martini. L’homme se tenait devant sa porte. Dans la main gauche il tenait un immense bouquet de fleurs.

 



Fuir le bonheur … Partie 5

Assise en tailleur au milieu des cartons, elle était incapable d’écrire. De déposer sur la froideur d’une feuille de papier le plus intime de son être. Les mots, quel que soit le soin avec lequel elle les choisirait ne sauraient lui dire la complexité et la profondeur de ce qu’elle ressentait. Le passé et le présent se confondaient. Son incapacité à lui écrire n’effaçait pas la présence appuyée de son sourire, de son rire, de son odeur, de lui. Son souvenir remplissait la pièce qu’elle allait quitter, saturant l’espace de sa mémoire et la ramenant à cette soirée, inoubliable soirée qu’ils avaient passée dans cet appartement. Elle se souvenait que pour la première fois elle s’était dénudé l’âme devant un homme sans avoir peur qu’il la lui piétine. Vu de l’extérieur il pouvait sembler bizarre que deux adultes normalement constitués, attirés l’un par l’autre et se retrouvant seuls dans un appartement et au cœur d’une soirée des plus merveilleuses ne trouvent pas autre chose à déshabiller que leurs âmes.

Elle savait qu’elle ne s’était jamais livrée autant à quiconque, il serait pour toujours celui qui connaîtrait son âme dans les moindres aspérités. Les souvenirs de cette soirée lui faisaient mesurer l’immensité de la perte qu’elle s’était infligée par peur d’oser le bonheur. Un an déjà. Un an sans le voir, un an sans entendre sa voix, un an sans lui, un an sans la femme qu’il lui avait permis d’entrevoir.

Elle l’avait revu un soir, devant sa porte, deux jours après s’être rencontrés devant la librairie. Elle se délassait dans son bain quand il avait sonné à sa porte. Ses velléités écologiques sur l’utilisation intelligente et citoyenne de l’eau cédaient face à son rituel du vendredi. Elle compensait la culpabilité née de son délassement hebdomadaire en soutenant une association qui forait des puits au Niger et au Mali. Tous les mois sans hésiter elle payait la dîme de son confort par un chèque à cette association. Dans sa salle de bains elle avait pris le soin de mettre une mini chaîne stéréo et si le matin la radio rythmait ses préparatifs avant d’aller travailler, le vendredi soir elle écoutait du jazz , des standards de la musique négro américaine ou de la musique classique alors qu’elle se délassait dans son bain. Le bain était son luxe hebdomadaire. Le choix de sa musique dépendait de son humeur. Ce soir là, elle avait envie de se laisser porter par une voix dont le timbre et la chaleur l’envoutaient, et dont les fêlures semblaient rencontrer les siennes. Elle écoutait la voix de cette chanteuse aux innombrables blessures égrener « Here comes the sun ». La légèreté des doigts de Nina Simone courant sur le piano l’émerveillaient comme au premier jour. Cette chanteuse avait la capacité de venir la rencontrer dans ses mélancolies et l’aider à s’en défaire en chanson. “Here comes the sun, aren’t you glad to see it, I say its all right” Ce soir là, dans la salle de bains qui ressemblait à une étuve, elle ne chantait plus, elle se saisissait des mots de la chanteuse pour se les proclamer comme une incantation. Allongée dans sa baignoire, la tête posée contre le rebord, elle chantait à tue tête et sortant sa jambe droite de la mousse de son bain, elle la laissait danser au rythme de la musique. Les accords que jouait la chanteuse résonnaient ce soir là dans ses oreilles et dans son cœur comme des notes d’espérance. Pendant que sa jambe battait la mesure, elle se lavait dans un bonheur quasi extatique. Il y avait un moment qu’elle ne s’était pas autant délectée de sa pause du vendredi. Après le bain elle se ferait un soin complet du visage, des mains et des pieds. Le vendredi était le jour où elle s’autorisait à prendre soin de ce qu’elle appelait ironiquement son « enveloppe déclinante ». Ce soir elle ne se laissa pas atteindre par la direction nouvelle prise subrepticement par sa poitrine. Ses seins cédaient progressivement à la loi de la gravité. Cette vue avait en général pour effet de lui donner le blues, car elle venait comme une confirmation ultime de la désormais impossibilité de séduire dans laquelle elle se croyait enfermée. Elle avait quarante trois ans et se sentait hors du circuit de l’amour. Elle ne savait pas s’aimer et la perte de ses attraits physiques sonnait le glas de ses possibilités. Du temps préhistorique de la fermeté de la dite poitrine un homme l’avait quittée comment oserait-elle livrer aux regards d’un autre homme son corps sur le déclin ? Elle se savait désormais l’unique spectatrice de sa nudité, et elle était sans pitié face à ce corps qui lui semblait étranger avec des seins qui tombaient, des vergetures et dix kilos en trop. Elle manquait tellement de confiance en elle qu’un homme l’aurait regardée avec insistance qu’elle aurait pensé qu’il se moquait d’elle, forcément. Son infirmité était celle là. Celle de se croire inéligible à l’amour d’un homme.

Mais ce soir elle ne pensait pas à tout ceci, elle chantait le soleil qui se levait en mimant de ses mains les gestes d’un chef d’orchestre. Au cœur de la phrase “ Little darling it’s been a long cold lonely winter ”elle entendit sonner à la porte. Elle se saisit de la télécommande sur le rebord de la baignoire et baissa la musique. C’était bien chez elle qu’on sonnait.

 



Fuir le bonheur … Partie 4

Il était dix sept heures trente quand elle était entrée dans sa petite librairie, comme dans un cocon, le temps de se plonger l’espace d’un instant dans la librairie. Mais son ami le libraire était occupé. Il y avait foule dans la petite librairie. Quand elle passait le soir c’était plutôt calme et en arrivant dans cette librairie elle s’était attendue à retrouver le calme qu’elle y trouvait après dix-huit heures trente. Elle n’avait pas pensé au fait qu’avant dix huit heures il y avait de l’animation dans la librairie. Il y avait de nombreux enfants accompagnés de leurs parents. Elle se souvint que c’était le jour de la sortie d’un des volumes de Harry Potter. Les enfants étaient surexcités. Le libraire lui avait souri l’air désolé et lui avait fait un signe de la main après avoir regardé sa montre. Etrangement ce geste de la main et le coup d’œil à sa montre avait ouvert les vannes de sa mémoire superposant au visage du charmant libraire ceux de son père et de son ex-époux : visages du rejet, visages du refus de prendre du temps pour elle, pour la laisser exister dans une relation équilibrée. Le visage du libraire se faisait flou sous son regard. Sentant monter derrière ses paupières des humidités embarrassantes, elle décida de s’en aller au plus vite. Elle avait appris à enfermer ses larmes dans l’intimité.

Comme elle accélérait le pas pour sortir de son sanctuaire aujourd’hui inhospitalier, elle heurta un homme qui entrait dans le lieu qu’elle quittait. La violence du choc l’avait fait tomber et son sac à main et ses courses avaient pris des directions opposées tandis qu’elle s’étalait par terre dans la posture la moins glamour que l’on puisse imaginer. En voyant ses affaires disséminées ça et là, elle avait fondu en larmes en pensant à l’apogée de sa journée. Mais alors que l’idée du ridicule de sa posture lui traversait l’esprit elle avait été prise d’un fou rire sans penser de s’excuser auprès de celui qu’elle avait violemment heurté. L’homme avait semblé désarmé tant par ses larmes que par son rire. Il la regardait avec inquiétude tandis elle riait avec une légèreté qui l’avait quittée depuis bien des années. Elle riait aux larmes et l’homme semblait interloqué et l’expression de son visage rajoutait du carburant au moteur interne de son hilarité. Elle se livrait, s’abandonnait au rire qu’elle retrouvait après des années de disette de la joie. Elle riait comme l’adolescente qu’elle avait été. Elle riait comme au temps de son amitié avec Marie-Claude et Leila. Pendant qu’elle riait l’homme avait rassemblé ses courses et ramassé son sac dont la contenu jalonnait le trottoir. Quand elle s’était calmée, il l’avait aidée à se relever. En se relevant elle avait eu du mal à marcher, la cheville qu’elle s’était tordue se rappelant à son souvenir après les rires. Alors qu’elle boitillait en marchant, il lui avait offert de l’aider à porter ses courses jusque chez elle. Elle n’avait pas une seconde pensé à l’élémentaire prudence face à un inconnu, il y avait quelque chose de sécurisant dans cet homme. Elle ne se l’expliquait pas, il la rassurait. Ils avaient lentement cheminé vers son immeuble et elle s’était surprise à discuter avec un inconnu et à rire en toute liberté. Elle s’autorisait de la légèreté parce qu’il ne serait qu’un visage sur son parcours. Elle avait découvert qu’il aimait Paul Auster, son auteur favori et qu’il revenait de New York. C’est Paul Auster lui disait-il qui lui avait donné envie de découvrir Brooklyn et le New York de cet auteur. Elle avait rêvé de New York mais n’y était jamais allée. Elle avait rêvé de bien des endroits qu’elle n’avait jamais vus. Il lui avait raconté New York et elle avait voyagé tant il était un conteur merveilleux. Leur relation avait débuté ainsi, par une chute, un fou rire, une cheville foulée et Paul Auster. Elle n’avait pas réalisé alors combien il était jeune et combien il était beau. Elle avait remarqué son esprit et son sens de l’humour. Il l’avait raccompagnée sur le palier et elle l’avait remercié avec un sourire, avant de lui dire au revoir. Elle ne savait pas alors qu’elle venait de rencontrer une personne qui le deviendrait essentielle. Plus tard elle découvrirait qu’il aimait John Coltrane, qu’il n’avait pas honte d’être ému par le film qu’elle préférait « Sur la route de Madison ». Elle découvrirait qu’il aimait comme elle les vieux films, elle découvrirait qu’elle pouvait éveiller dans le regard d’un homme un flamme, un feu, un incendie.

 

Mais ce soir là, en fermant sa porte, elle avait juste réalisé qu’elle n’avait plus du tout mal à la tête.



Fuir le bonheur …Partie 3

Elle l’avait rencontré un soir de mars dans le douzième arrondissement de Paris, son quartier, pas loin de Daumesnil. Elle sortait de sa petite librairie préférée les bras chargés des courses qu’elle avait faites au monoprix du coin quand une collision avait initié leur histoire. A cette époque la lecture et l’univers des livres lui étaient devenus un refuge confinant à la compulsion. Tous les soirs après sa journée de travail, elle aimait s’arrêter dans sa librairie préférée. Le bonheur de respirer les livres, de parler littérature avec le libraire qui l’accueillait toujours avec le sourire. Il la conseillait sur les livres et lui dénichait des trésors de la littérature contemporaine et ancienne. Elle aimait les échanges informels avec son libraire. Quelquefois elle achetait un livre, d’autres fois non, mais le détour par la librairie avant de retrouver le silence de son appartement lui était essentiel. Le libraire et elle ne parlaient que de littérature ou plutôt ils parlaient de bien des sujets mais toujours par la médiation de la littérature. Jamais une conversation anodine parlant de pluie, de beau temps ou d’autre inanité de ce type. Mais que de partages autour des émotions suscitées par les beaux textes. De manière détournée elle avait livré sa solitude et son exil en parlant des romans de Kundera. Il avait de manière détournée confié la difficulté des rapports père et fils en discutant d’un ouvrage de Paul Auster. Elle n’avait jamais su s’il parlait de son rapport à son père ou de celui à son fils. John Irving avait nourri bien des discussions et Ismaïl Kadaré leur avait livré lors d’une émission de Bernard Pivot, un homme en deçà de l’excellence de l’auteur qu’il était. Ils avaient noué une drôle d’amitié, bâtie autour de l’univers des livres. Au fil du temps, le libraire tenait prêt du café qu’ils partageaient entre deux clients. Bien des fois, ils se séparaient à la fermeture du magasin.

Ce soir de mars, elle ne s’était pas attardée dans la petite librairie parce qu’elle avait la migraine et il y avait du monde dans la librairie. Son ex mari et elle avaient eu dans la matinée une dispute téléphonique des plus odieuses. Il avait eu l’élégance de lui démontrer le fait qu’en plus d’avoir été une mauvaise épouse elle se payait le luxe d’être une mauvaise mère. Les propos de cet homme lui avaient été intolérables et elle avait explosé dans son bureau, en faisant abstraction de tous ceux qui la regardaient l’air abasourdi. Elle avait crevé un abcès qui lui abîmait l’intérieur depuis cinq ans, depuis le jour où, piétinant les serments du début de leur histoire, son époux l’avait quittée pour une autre plus jeune, plus belle, plus sortable en un mot. Des insoupçonnables violences débordaient d’elle comme un torrent et il avait fallu que sa supérieure hiérarchique, lui tapotant l’épaule lui rappelle le lieu où elle était. Elle s’était enfermée dans les toilettes pour reprendre son calme. Elle, la femme secrète, celle dont les collègues ne savaient rien de la vie venait dans une explosion de lever le voile sur son intimité. Toute l’après midi, elle avait été le réceptacle de regard appuyés et compatissants. Elle qui n’avait pas le moindre objet personnel sur son bureau, elle qui n’avait pas la moindre photo de ses enfants avait dans un accès de colère invité ses collègues dans son intimité. Certaines collègues s’étaient autorisées à lui parler. Il y en avait qui dégommaient avec violence la gente masculine génétiquement programmée pour blesser les femmes, infidèle par essence entre autres amabilités. D’autres se servaient d’elle pour se raconter. Les confidences auxquelles elle avait échappé depuis des années dans ce bureau se déversaient sur elle sans entrave. La journée avançant elle sentait battre sur ses tempes les pulsations d’une migraine naissante. L’apogée du surréalisme avait été atteinte quand une des assistantes commerciales lui avait donné d’un air complice l’adresse d’un site de rencontres. Interloquée, elle avait senti l’accélération des pulsations dans ses tempes. Elle avait regardé sa collègue, puis, serrant les dents elle s’était levée, avait pris son sac et son imperméable puis, sans un mot avait quitté le bureau sans se retourner. Il était quinze heures quarante cinq quand elle s’était retrouvée dans la rue. Elle s’expliquerait avec sa supérieure le lendemain ou plus tard mais il fallait qu’elle sorte, de toute urgence avant que la douleur dans sa tête explose et se convertisse en mots à l’avenant. En sortant ce jour là elle décida de ne pas prendre le bus, elle ne pouvait pas supporter la promiscuité des transports en commun après celle vécue au bureau. Elle avait besoin de reprendre possession de son espace intime. Cela n’aurait pas été possible dans un bus, au milieu des respirations, des odeurs, des effleurements, voire des contacts prolongés avec des inconnus quand le bus était bondé. Elle savait qu’elle réagirait de manière irrationnelle à la promiscuité des bus parisiens. Elle prit le parti de marcher pour se vider la tête. Elle avait marché sans se presser évitant les lieux très fréquentés, elle n’aurait pas supporté qu’un inconnu l’effleure, même le temps d’un instant.

 



Fuir le bonheur … Partie 2

Son visage s’imposa à sa mémoire et mit en berne tout ce qui n’était pas lui. Cet homme avait le pouvoir de verrouiller sa mémoire et reléguer dans l’accessoire ce qui était essentiel. Elle ne pensait plus à sa fille, elle ne pensait plus à son fils, ni à ses échecs d’épouse, ni à ces blessures de mère. Le visage, si jeune pourtant, remplissait le cadre ne laissant la place à rien ni personne d’autre. Puis le visage dans sa mémoire se mit en mouvement, s’animant de ce sourire qui la bouleversait et bientôt il s’accompagna du son de sa voix, de la profondeur de son rire. Le flot d’images qui défilait dans l’écran de sa mémoire étaient liées à cet homme, un homme très jeune, trop jeune pour elle, trop jeune pour la bienséance dictée par un surmoi persistant. Elle revoyait leurs promenades sur les quais, leurs discussions autour d’un livre, d’un auteur, prétextes divers pour se voir souvent sans creuser les raisons pour lesquelles ils étaient si souvent ensemble. Puis il y avait ces souvenirs dans l’appartement qu’elle s’apprêtait à quitter, souvenirs de soirées chaleureuses avec lui, assis dans son intérieur, comme une évidence. Souvenirs qui la ramenaient à sa solitude.

Le visage s’imposa à nouveau, le souvenir de la dernière rencontre et son regard posé sur elle racontant des douleurs indicibles qu’il s’obligeait à taire. Machinalement elle avait levé la main vers son visage dans une dérisoire tentative d’effacer la tristesse et la douleur qu’elle y lisait. La main de l’homme était venue à la rencontre de la sienne comme pour la réconforter à son tour. Son regard sur elle s’était fait tendre tandis qu’il raccompagnait ensuite sa main vers elle avant de tourner les talons. C’est elle qui lui avait demandé de partir, il n’avait fait qu’accéder à son injonction, mais il avait au fond des yeux des larmes et derrière elles le doute. Le souvenir de ce doute la hantait, la tourmentait. Elle s’en voulait d’avoir écrit la mélancolie sur ce visage, dans ce regard qui avant ne racontait que la joie de vivre et la foi en l’avenir.

Elle ne pouvait laisser ce doute subsister. Il fallait absolument qu’elle lui parle. Elle ne l’avait pas vu depuis près d’un an. Mais le souvenir de ces larmes retenues, du doute au fond de ce regard lui étaient intolérables. Il fallait qu’elle lui dise qu’il n s’était pas trompé, si elle ne pouvait rien contre les larmes et la tristesse elle se devait d’effacer le doute. Il fallait qu’il sache que jamais il n’avait quitté sa pensée et qu’elle portait son visage comme un tatouage sur son coeur. Les déménageurs ne seraient pas là avant une bonne demi-heure elle avait le temps de lui écrire. Elle s’assit sur le canapé et, se servant d’un carton comme d’une table elle commença à écrire une lettre à l’homme dont le visage ne quittait plus sa mémoire. L’homme qu’elle avait peur de rencontrer pour ne pas céder à la tentation du bonheur. Fuir le bonheur … Il fallait qu’il sache que ce n’était pas sa faute si leur histoire n’avait été qu’un fœtus de bonheur. C’était elle, handicapée de l’espérance et nécrosée du bonheur qui était incapable d’oser le bonheur, persuadée qu’elle était de ne pas le mériter, de ne pas être de celles que l’on aime sans partage. C’était elle l’infirme de l’instant qui se projetait systématiquement dans des lendemains dans lesquels elle était abandonnée, rejetée, irrémédiablement. Elle avait, inscrite dans sa structuration mentale, la certitude irrationnelle qu’elle était une femme de l’instant, une femme fardée qui ne pouvait cacher longtemps aux hommes qu’elle aimait le fait qu’elle ne les méritait pas. Elle se vivait comme une erreur, un leurre le temps que l’on réalise qui elle était derrière le maquillage. Elle qui petite fille n’avait pas été aimée de son père. Rejet fondateur qui allait structurer son rapport à elle, son rapport à l’autre, son rapport aux hommes.

Alors cet homme si jeune, bien plus jeune qu’elle qui levait vers elle des yeux pleins de promesses se trompait nécessairement. Elle e pouvait supporter de vivre le jour où il la rejetterait inexorablement. De lui ce rejet la détruirait. Il ne savait pas, elle devait le protéger, se protéger. Elle ne pouvait le rencontrer, écrire une lettre et disparaître avant de croire le message de son regard et oser la félicité.

Fuir le bonheur…



Fuir le bonheur … :Partie 1

Les cartons étaient prêts. L’appartement lui semblait immense. Elle avait rangé vingt ans de sa vie dans des boîtes, des sacs et des cartons. Il était temps, elle le savait de tourner la page, de partir, de changer de vie. Partir avant de changer d’avis, partir avant de céder à la tentation, partir avant de risquer le bonheur. Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve chuchotait la voix de Jane Birkin portant les mots de Serge Gainsbourg. Elle avait été touchée par cette chanson il y a bien des années. La mélodie lui revenait, déposant sur ses lèvres un sourire amer. Ce chant l’histoire de sa vie. Les déménageurs n’allaient pas tarder à venir déplacer sa vie et l’emporter ailleurs, dans un autre lieu, lieu avec lequel tout serait à construire. Elle soupira.

 

Elle regarda sa montre. Les déménageurs ne seraient pas là avant au moins une heure. Elle se dirigea vers la baie vitrée. Combien qu’elle aimait cet appartement ! Il y avait dans ce lieu tant de souvenirs. La mémoire des murs résonnerait longtemps des rires de ses enfants. Les murs pourraient aussi raconter le silence qui avait pris possession de l’appartement après leur départ. C’est dans cet appartement qu’elle avait fait le deuil de sa vie de couple alors que son mari prenait la route d’un ailleurs qu’il anticipait meilleur. Un avenir au visage lisse et aux jambes interminables. Son avenir avait vingt-trois ans. Elle s’était sentie vieille alors qu’elle avait trente-huit ans. Dans les yeux celui qui la quittait elle s’était vue vieille et sans attraits. Quand il était parti, elle avait éprouvé un étrange soulagement. Pendant les dix huit ans qu’avaient duré leur relation elle avait vécu dans la hantise de ce moment. Le bonheur devait forcément cacher un malheur imminent. Le malheur présent la délivrait de l’angoisse qui l’avait accompagnée au cours des années.

 

Sa fille avait quitté la maison en septembre, préférant se rapprocher du campus universitaire. Son fils vivait à Londres depuis trois ans. L’appartement était devenu trop grand pour elle. Sa mémoire commença son voyage. Elle revoyait ses enfants grandir dans l’appartement. Elle les revoyait adolescents. Elle avait essayé d’être une bonne mère. Mais si l’on peut être une bonne mère selon ses propres critères, on ne l’est pas nécessairement dans ceux des principaux destinataire de la maternité, nos enfants. Elle n’avait visiblement pas été une bonne mère pour sa fille. Elle avait échoué dans ce rôle parce qu’elle n’avait pas su cacher à sa fille sa détresse liée au départ de son mari. Elle n’avait pas supporté le drame que sa mère n’avait su lui cacher. Elle n’avait pas supporté de la voir traîner en peignoir toute la journée, elle n’avait pas supporté la dépression de sa mère. L’adolescente était entrée en silence, puis en indifférence pour se protéger. Il y avait bien longtemps que sa fille ne lui avait pas offert la fraîcheur de son rire. Un fossé s’était inexorablement creusé entre la mère et la fille. Il n’y avait pas eu de cris, pas de crise ouverte, pas la moindre scène juste le silence qui avait entre elles pris plus d’espace que les mots. Sa fille avait quitté la maison en septembre, mais il y avait cinq ans qu’elles ne communiquaient plus, en réalité elle avait quitté la maison en même temps que son père elle n’avait fait qu’en matérialiser la réalité en septembre.

 

En septembre son fils lui avait annoncé qu’il allait se marier avec une jeune femme rencontrée en Angleterre. Il n’avait jamais été très disert. C’était un adolescent studieux et féru de nouvelles technologies. Il travaillait dans une grande multinationale d’informatique dans le département de recherche et de développement. Elle n’avait pas osé lui demander s’il était heureux. Son fils ne parlait pas avec elle de sentiments. Il était partisan de l’économie des mots, essentialiste du verbe il se lassait vite des périphrases et autres circonlocutions. Mais il y avait quelque chose dans sa voix qui lui disait que son fils avait trouvé sa voie et le chemin de son épanouissement. Elle s’était sentie heureuse pour son grand garçon, mais elle avait aussi noté qu’il n’avait pas besoin d’elle pour l’organisation de son mariage. En raccrochant le téléphone ce jour là, elle s’était sentie vieille. Ses enfants n’avaient plus besoin d’elle. Triste mois de septembre. A la fin du mois de septembre elle l’avait rencontré. Fuir le bonheur…

 



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