Elle avait vécu son rêve : Partie 5

Il regarda sa jeune épouse et s’amusa de son air comblé. Il savait n’avoir pas le pouvoir d’allumer cette lueur dans ses yeux. Elle était belle. Elle était heureuse. Elle savourait l’instant. Derrière eux étaient assis leurs deux enfants Margareth-Victoria et Elisabeth-Ann, âgés respectivement de six et huit ans.

La jeune femme savourait les mots de l’évêque qui parlait de l’alliance, de dix ans d’amour. Du modèle que représentait cette famille. Il parlait de son action d’alphabétisation des filles du quartier, du cœur extraordinaire et de la compassion dont savait faire preuve cette très jeune femme qui aurait pu se contenter de profiter égoïstement de la vie. Quelques chuchotements montèrent des travées. La jeune femme se regorgeait de ces murmures qu’elle supposait d’admiration.

Dans les travées, quelques âmes bien pensantes s’interrogeaient ironiquement sur les sources d’information du prélat. Mais la jeune femme tenait son heure de gloire. Elle était consacrée princesse du peuple par un évêque aux habits de héros et à la parole respectable et respectée. La belle société la découvrirait telle qu’elle s’était rêvée.

La célébration de ses dix années de mariage n’était en fait que le prétexte à la consécration d’une fonction d‘épouse de chef qu’elle avait réinventée et modernisée. Dès le début de son mariage, elle avait réfléchi et oeuvré pour se saisir de cette date et d’en faire un moment essentiel à sa consécration. Son époux tenait un rôle accessoire dans la scène qui se jouait. C’était sa journée, il l’accompagnait vers son destin. La princesse Diana n’était plus. Elle s’était trouvé un autre modèle. Elle s’identifiait à la reine Rania de Jordanie, une femme qui comme elle, réinventait et modernisait sa fonction.

La cérémonie était belle. Elisabeth-Ann fit une lecture pleine de charme d’un texte des évangiles tiré de la lettre de Paul aux corinthiens. « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien » Il se produisit alors un moment à la fois charmant et révélateur. Elisabeth Ann buta sur une phrase et plutôt que de dire « l’amour s’irrite pas » elle dit quelque chose qui phonétiquement s’entendit ainsi « l’amour de s’hérite pas ». Sa maladresse enfantine provoqua une hilarité bon enfant dans la foule conquise par la charmante enfant. La petite fille ne savait pas qu’elle avait fait un lapsus familial. Après la sortie de l’église un dîner somptueux fut servi dans les jardins du plus grand hôtel de la ville. La soirée fut parfaite. Elle fut la reine de la soirée, vêtue d’une robe du soir alliant avec grâce les couleurs pourpre et des impressions dorées. Elle recevait avec grâce les hommages des invités et se délectait des regards envieux de ces dames de la haute société. Les dames la regardaient pour la plupart avec une considération nouvelle alors qu’elle ouvrait le bal en valsant dans les bras de son époux au dos fragile. L’on parlerait longtemps de cette réception et de sa capacité à organiser une réception éblouissante. Elle frôla l’extase lorsque Marguerite Limba, personnalité en vue de la ville, fille de chef et épouse du maire lui demanda comment la rejoindre dans ses œuvres de charité. Elle tenait son rêve, elle était une princesse, adoubée par une notable parmi les notables, une notable au sang royal. La soirée se déroula sans fausse note et mit des étoiles dans ses yeux. Elle savourerait longtemps le souvenir cette belle soirée se dit elle dans la salle de bains alors qu’elle se démaquillait. Elle leur en avait mis plein la vue. La présence et les louanges de l’évêque parlant de sa noblesse d’âme qui rencontrait la noblesse de son rang étaient un must absolu. Ce soir là en se couchant à côté de son mari, elle avait encore des étoiles plein les yeux, elle avait atteint son rêve. Si seulement sa mère avait pu la voir ce soir. Elle se blottit contre son époux et murmura : « merci chéri ». Ce soir elle était comblée. Il la serra contre lui et ils s’endormirent.

Le matin alors qu’elle prenait le petit déjeuner avec ses filles, elle vit arriver son mari. Pour la première fois de sa vie, elle le trouva vieux. Elle ne l’avait jamais vu ainsi. Elle n’avait plus de rêves à conquérir, d’obsession décennale pour masquer cette évidence. Il lui restait toute une vie à vivre. Une vie à vivre aux côtés de cet homme. De cet homme qui se révélait vieux. Subitement. Elle avait réalisé son rêve d’adolescente, l’homme qui venait vers elle ne comblerait pas ses rêves de femme. Son époux était vieux. Et elle ne l’aimait pas. Elle avait vécu son rêve, elle avait sa vie à vivre. Dans la chaleur du matin de février, Suzanne avait froid.

(Fin)

 



Elle avait vécu son rêve : Partie 4

Elle avait seize ans quand le prince Charles et la princesse Diana s’étaient mariés. Les yeux émerveillés elle avait regardé la cérémonie commentée par la voix de Léon Zitrone. Elle s’était tout de suite identifiée à la nouvelle princesse. Diana matérialisait ses rêves nés de lectures contes de fées et de romans à l’eau de rose dans lesquels des jeunes filles accédaient par le mariage à une vie plus belle à ses yeux d’adolescente. Comme la princesse de Galles, elle avait rêvé sa vie et s’était rêvée épouse d’un homme important qui l’aimerait et la couvrirait de mots sublimes, de vêtements magnifiques et de fleurs. Elle se nourrissait des vies de princes et de princesses européens et pouvait donner sans hésiter les liens de familles unissant les Windsor et les princes en exil de Grèce. Elle connaissait les noms des enfants du Roi de Suède, comme ceux de la reine de Norvège. La succession du roi Baudouin avant sa mort n’avait pas de secrets pour elle. Elle avait pleuré la princesse Grâce avec autant de passion que ses amies avaient pleuré Claude François et Romy Schneider. Au milieu de ses amies qui rêvaient de chanteurs et d’acteurs célèbres elle ne rêvait que de princes elle et faisait figure d’extraterrestre. Il s’en était fallu de peu pour qu’elle échappât à la révélation d’un chanteur au succès planétaire et dont le visage connaîtrait au fil des ans d’étranges mutations qui raconteraient probablement bien plus que des mots une âme des plus tourmentées. Ses amies avaient adolescentes des rêves de gloire et de fortune. Suzanne avait des rêves de noblesse. De Walt Disney à Barbara Cartland, son imaginaire s’était nourri de rêves inaccessibles. Son prince n’était pas venu et il ne viendrait pas. A vingt deux ans elle avait vu se réaliser en partie son rêve. Son prince n’était pas venu, mais elle avait épousé un chef traditionnel doté d’un charisme important. Il était veuf et était accessoirement le père d’une de ses amies rencontrées à l’université. Elle avait perdu l’amitié de cette dernière et conquis son mépris. Elle n’en avait cure. A défaut d’être princesse elle était épouse de chef, ce qui lui conférait une certaine dignité. Elle était noble par mariage et elle se faisait fort de réinventer la fonction d’épouse de chef et la rapprocher de son rêve. Quand elle portait un chapeau, elle se faisait fort d’en trouver un avec une touche originale qui la ferait remarquer au milieu des autres femmes. Elle était obsédée par le désir de donner une touche de classe et de glamour à sa nouvelle fonction. Son époux ne trouvait rien à redire à avoir une épouse jeune, soignée et d’une élégance étudiée. Les autres chefs traditionnels aux épouses quinquagénaires n’avaient pas à leur bras une femme jeune et splendide. Ils avaient de jeunes maîtresses mais ces dernières n’avaient pas de visibilité officielle. Dix ans après leur mariage, alors qu’ils étaient assis à la place d’honneur dans la cathédrale, il regardait avec fierté sa jeune épouse. Son vieil ennemi Anatole devait écumer de jalousie, lui qui avait à son bras une épouse à la peau tendance pêche ridée. Il se souvenait avoir été très amoureux de cette femme et qu’elle lui avait préféré celui qui était alors son ami. Il le remercierait presque aujourd’hui en regardant le masque d’aigreur posé sur le visage ridé mais digne de celle qui avait été son amour de jeunesse. Celle qu’Anatole lui avait ravi trente sept ans plus tôt au prix de leur amitié n’avait plus de splendide que le souvenir. Aujourd’hui il était heureux d’avoir échappé à son premier amour. Son deuxième amour, la mère de ses quatre enfants avait eu l’élégance de quitter la scène de la vie avant que l’amour et sa beauté ne se soient fanés. Il avait souffert de la perdre. Il avait échappé à l’usure de l’amour et à l’ennui. Il gardait un souvenir ému et tendre de celle qui avait participé à la pérennisation de son nom en lui donnant trois fils et une fille. (à suivre)

 

 



Elle avait vécu son rêve : Partie 3

La cathédrale était décorée de fleurs blanches. Les bancs sur lesquels le lendemain s’assiéraient des croyants ordinaires avec été lustrés avec de la cire et l’on y avait déposé des coussins de velours pour recevoir les illustres postérieurs des notables de la ville. La chorale avait revêtu la tenue des grandes occasions et le maître de chœur tenant une occasion de briller devant la haute société bombait discrètement le torse. La soliste désignée ne se sentait plus de joie. Elle allait exercer son art devant un auditoire trié sur le volet. Ces personnes devaient au moins avoir entendu parler de Jean-Sébastien Bach. L’humilité régnait en maîtresse dans la cathédrale. La cathédrale était pleine et un brouhaha fait de chuchotements sous les chapeaux des dames et des voix des messieurs résonnait dans le sanctuaire. Le silence se fit soudain : l’évêque s’avançait dans la salle. L’assistance sans se concerter se leva dans une révérence non feinte. D’un geste d’une humilité étudiée, il leur demanda de se rasseoir. Arrivé sur la chaire, il prit la parole pour dire l’occasion qui les réunissait et la solennité de l’instant. Y avait-il quelque chose de plus important que l’amour que l’on partage et des vœux que l’on renouvelle ? D’un geste de la main, il demanda à la chorale d’entamer l’Ave Maria de Gounod et Bach. La soliste chanta de tout son cœur se livrant à des effets de voix superflus. D’un geste de la main, le vicaire demanda à l’auditoire de se lever. Ceux pour qui la cathédrale était bondée faisaient leur entrée. Le chef supérieur d’une contrée importante et sa jeune épouse remontaient fièrement l’allée. La jeune femme marchait le cou droit et la main délicatement posée sur l’avant bras d’un époux de trente ans son aîné. Elle était fière, elle tenait son jour de gloire, elle était celle vers qui tous les regards convergeaient. Elle avait tenu à être magnifique. Elle l’était sans aucun doute. Elle portait fièrement une robe de satin qui mêlait harmonieusement le noir et le blanc. Sa coiffure très étudiée était parsemée de perles blanches. La robe était délicieusement décolletée sans céder à une vulgarité dont elle ne voulait plus être taxée comme lors de ses débuts dans la haute société. Elle pouvait se permettre une décolleté, sa poitrine n’avait pas encore cédé aux lois de la gravité. Son époux en smoking noir, portait beau ses soixante deux ans. Elle leva les yeux vers celui grâce à qui ses rêves s’accomplissaient. Elle avait trente deux ans et était le centre de l’attention de tous les notables de la ville, ceux qui dix ans plus tôt avaient accueilli dans leur cercle avec réserve et hauteur, celle qui était issue d’un milieu modeste et sans lignée familiale remarquable. La jeune femme remontait l’allée, mesurant le chemin parcouru depuis la modeste demeure familiale jusqu’à la cathédrale dans laquelle l’évêque le plus admiré du pays allait bénir et célébrer son dixième anniversaire de mariage sous les yeux de la belle société. Elle avançait lentement savourant l’instant, profitant de chaque seconde et des chuchotements admiratifs de l’auditoire. Elle était magnifique et elle le savait. Elle avait pour elle en prime une jeunesse que les épouses des amis de son mari n’avaient plus qu’en nostalgie. Quelques minutes plus tard, ils étaient assis dans les deux fauteuils de velours soigneusement choisis et décorés par ses soins. Tout avait été préparé minutieusement. Elle avait parcouru les magazines de décoration pour réaliser son rêve avoir une journée qui la consacrerait comme une princesse. Emerveillée de son ascension sociale la jeune femme parlait à son illustre époux qui était de sept ans l’aîné de son père.

 

Sur son visage défilaient des mimiques empruntées à la défunte princesse de Galles. Il était manifeste qu’elle avait regardé de nombreuses fois cette dernière lors son interview télévisée déballage faite quelques temps avant sa mort. Si ces mimiques étaient déjà peu élégantes chez celle pour qui les anglais avaient recouvert la ville de Londres de fleurs et de larmes, chez Suzanne, jeune, très jeune épouse de notable, les mimiques étaient tout bonnement grotesques. Adepte de la noblesse par mimétisme elle s’était soit trompée de modèle, soit trompée de moment pour imiter son modèle. Suzanne avait longtemps été la risée des dames de la haute société tout en étant persuadée d’en être l’une des reines. Poussant le mimétisme à outrance elle se voyait princesse du peuple et était sans cesse en quête d’œuvres de charité qui la distingueraient au milieu des dames de la haute société locale. Par son époux, elle faisait partie de divers cercles de notables et s’ingéniait à organiser des visites dans les hôpitaux pour offrir sa compassion « à la Diana » à quelque malade en fin de vie. Elle avait déjà chorégraphié la scène. Elle serait vêtue d’une robe jaune pâle avec des gants en dentelle qu’elle ôterait pour toucher les malades dans un geste de grandeur qui défierait les risques encourus. Elle prouverait ainsi sa compassion aux malades et à ceux qui auraient vent de son geste noble. Elle caresserait des joues d’enfants et prendrait sur ses jambes un enfant malade comme la princesse Diana l’aurait fait dans une telle circonstance. Lady Diana son rêve de princesse.

(à suivre)



Elle avait vécu son rêve : Partie 2

Cette nouvelle était présentée sur le blog d’un seul bloc mais elle était très longue et de fait pas facile à lire pour plusieurs… J’ai du la séquencer.

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Les badauds en face de la cathédrale se demandaient quel événement majeur avait poussé l’évêque à quitter la capitale, à mettre ses plus beaux atours et à attendre à la porte de la cathédrale l’entrée de personnalités éminentes de la ville et du pays. L’événement était forcément important. Pendant ce temps, des bruits d’escarpins résonnaient dans la cour et un défilé de chapeaux immenses entrait dans l’église, la démarche étudiée. L’élégance était de mise et la moindre faute de goût serait impardonnable. Les hommes en costume et cravate rivalisaient d’élégance. La chaleur était intolérable, mais aucun de ces hommes n’aurait cédé au bon sens et renoncé au costume et à la cravate. Des couples se croisaient dans la cour et les dames se donnaient la joue délicatement, veillant mutuellement à ne pas mélanger leurs fonds de teint et abîmer un maquillage forcément soigné. Dans l’entrée de la cathédrale, Monseigneur Mbahi, l’air compassé attendait, saluant d’un signe de tête étudié les notables qui entraient dans la grande bâtisse. Il n’était pas courant de voir le saint homme dans l’entrée, accueillant des fidèles. En général c’étaient les fidèles qui allaient à lui. Ce samedi de février, il était venu à eux dans l’entrée veillant à accueillir chaque arrivant avec un sourire d’homme de Dieu conscient du don que pensaient recevoir ceux qu’il accueillait ainsi. Il leur offrait le sourire le plus saint qu’il pouvait proposer, gardant la distance nécessaire à la dimension de sa sainteté et offrant le sourire qui raconterait son évidente bonté. L’évêque était en représentation. Le héros national avait figé l’évêque dans une attitude compassée et elle l’avait emprisonné dans un rôle qu’il jouait à la frontière de la schizophrénie, l’humilité et la gloire étant antagoniques. Les couleurs exigées par les hôtes du jour étaient le noir et le blanc pour les dames. Ces dames devaient faire preuve de créativité dans les limites du choix que leur offrait ce panel limité de couleurs. Il faut dire que malgré ces limites dans leurs expressions vestimentaires, ces dames étaient bien élégantes sous la chaleur de février. On pouvait discerner quelques fautes de goût ça et là, comme celle de l’épouse du préfet boudinée dans un tailleur trop petit qui donnait l’impression que son opulente poitrine allait avoir raison des boutons à l’agonie. On s’attendait à tout moment à voir s’envoler des boutons et entendre soupirer de soulagement une poitrine maltraitée par cette compression exagérée.

Et l’épouse du neurochirurgien le plus réputé de la ville donnait l’impression d’avoir grandi depuis l’achat de sa jupe noire. Elle donnait en outre l’impression que ses cuisses avaient forci malgré les rumeurs persistantes de liposuccion qui accompagnaient chacun de ses séjours en France, d’où elle revenait mince et rayonnante. Les bonnes âmes de son entourage espéraient repérer un jour quelque couture suspecte qui établirait de manière certaine que la peau qu’elle avait lisse ne devait pas sa beauté à la seule nature. Elle avait été mannequin et ne se résignait pas à renoncer à sa splendeur d’antan. Sa beauté était son identité et le temps qui passait menaçait cette identité. Elle voyait sa ravissante fille de seize dont les traits annonçaient des splendeurs futures. Sa fille devenait magnifique, tandis qu’elle déclinait jour après jour, luttant pour ne pas se muer en rivale d’une fille qui désormais retenait l’attention et captait les louanges qui autrefois lui revenaient de droit. L’époux qui l’escortait était épris de beauté, elle vivait dans la hantise du jour où il la trouverait moins attirante, puis vieille. Elle tira sur sa jupe, comme pour l’allonger alors qu’ils approchaient de l’entrée de la cathédrale et de l’évêque debout sur le pas de la porte. Il est indécent d’exposer ses cuisses à un saint homme se dit elle dans un sursaut de bonnes manières. Un avocat célèbre portait quant à lui à la poche de son smoking une pochette qu’il avait laissé pendre par souci de style. Il était d’autant plus grotesque qu’à son poignet brillait de mille feux une gourmette d’une taille à faire pâlir de jalousie un rappeur afro-américain. Quelques fautes de goût ça et là humanisaient cette assemblée compassée et si pénétrée de son élection.

 

(à suivre)



Elle avait vécu son rêve : Partie 1

Cette nouvelle était présentée sur le blog d’un seul bloc mais elle était très longue et de fait pas facile à lire pour plusieurs… J’ai du la séquencer.

 

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Les cloches sonnaient avec insistance dans la moiteur d’une après-midi de février, invitant les convives à accélérer le pas. C’était une journée importante pour la « haute société » de cette ville de d’Afrique Centrale, ou tout au moins celle qui se définissait et se projetait comme telle. Il faisait une chaleur étouffante et la sortie des élégantes dames et de leurs escortes en costumes de leurs voitures climatisées apportait des sudations inévitables tant le contraste entre l’intérieur des véhicules et la température extérieure était notable. Le mois de février était celui qui apportait des températures extrêmes dans cette région du monde. Des vêtements en coton eurent été plus appropriés que les tailleurs de ces dames et les costumes des messieurs. La circonstance était inadaptée au coton. Dans la cour qui menait à la cathédrale, se pressait une foule endimanchée. La cour de la sainte bâtisse était transformée pour quelques heures en parking de luxe. On pouvait y voir des quatre-quatre, des Mercedes et autres voitures qui parlaient de luxe dans un environnement où plusieurs allaient à pied moins par choix que par nécessité. De l’autre côté de la rue, des badauds et quelques vendeurs ambulants regardaient aller et venir ces convives à la démarche étudiée. Que pouvait-il bien se passer pour que la cathédrale soit investie par toutes ces personnes un samedi à quinze heures et que l’évêque Mbahi lui-même soit de la fête ? L’évêque était un homme respecté par la majorité de la population du pays. Il avait joué un rôle important lors des soulèvements tendus d’une population irritée par la misère et le déclassement social ambiant. Elle était décidée à prendre les armes s’il le fallait pour changer la société jusqu’aux sommets de l’Etat. Dans les rues de la ville, l’indignation gagnait de nombreuses couches de la population. L’insurrection était entretenue par une jeunesse estudiantine en colère contre un Etat qui leur offrait comme perspective d’avenir l’orgueil d’avoir fait de hautes études couplée à l’amertume d’un chômage endémique et structurel tandis que les postes clé dans les grandes entreprises se transmettaient de père en fils fondant un concept nouveau celui de la compétence génétiquement acquise. Alors que « les fils et filles de bonne famille » sabraient le champagne dans les boîtes de nuit à l’entrée contrôlée, des étudiants venus de milieux plus modestes se confrontaient jour après jour à une reproduction sociale verrouillée par une gestion des affaires de l’Etat qui relevait de la gabegie. La corruption était structurelle et la population y cédait sans se poser de questions.

 

A l’époque où la tension sociale avait atteint son comble, les télévisions étrangères annonçaient un bain de sang à inéluctable car l’insurrection allait forcément dégénérer en guerre civile et « réveiller les démons tribaux propres à l’Afrique subsaharienne » comme l’avait déclaré ce journaliste français « spécialiste de l’Afrique » et dont les analyses étaient consternantes tant elles alignaient les lieux communs et autres poncifs, reproduisant par ses mots un paternalisme exécrable et exécré de bien des africains. Le syndrome rwandais, angolais, tchadien ou congolais était à la porte. C’était une question de jours annonçait-il sur les plateaux de télévision aux spécialistes saisonniers. Le chef de l’Etat et son entourage n’était pas décidé à se laisser ravir leurs privilèges. Les deux camps radicalisaient leurs position. La tension était palpable. La France avait dépêché un contingent militaire pour veiller au rapatriement des français. Le jour de la grande manifestation de l’opposition, il y avait dans la rue un million de personnes selon les organisateurs et cinquante mille selon police -disparité d’appréhension de chiffres absolument saisissante – des orateurs avaient harangué la foule appelant à « la révolution maintenant !». Les noms de Stokely Carmichael, Malcolm X, Kwame Nkrumah et Nelson Mandela étaient scandés du haut de la tribune dans un syncrétisme révolutionnaire incohérent. Un orateur invita Danton et Robespierre à se joindre à cette famille révolutionnaire. Il fallait faire tomber le gouvernement maintenant. Le chef de l’Etat avait intérêt à partir de son plein gré. Il valait mieux une fin à la manière de Mobutu, du Shah d’Iran, d’Idi Amin Dada ou de Bokassa plutôt qu’un destin à la Samuel Doe, Ceausescu, ou Tombalbaye. « C’est le temps du choix monsieur le président, partir maintenant ou alors nous ne serons pas responsables de la suite. Si vous aimez votre femme, si vous aimez vos enfants, partez sans bruit. Si vous avez un minimum de considération pour cette nation, faites sans attendre vos bagages » scandait avec emphase un leader d’opinion créé par la circonstance et encore inconnu trois mois plus tôt. Les mots du leader circonstanciel risquaient d’agir comme un détonateur sur une foule qui réagissait avec enthousiasme à ses mots et sur des forces de l’ordre qui se tenaient à quelque distance et dont la nervosité croissait. Le risque d’un bain de sang était tangible. Si la foule se mettait brusquement en mouvement, les agents de la force publique risquaient de perdre le contrôle et tirer sur elle. Monseigneur Mbahi, qui avait jusqu’alors été très discret dans ces longues semaines de tension sociale avait pris la parole et avait su trouver les mots pour éviter que la manifestation ne dégénère en violence incontrôlable. Ses mots ce jour là en avait fait le conciliateur naturel et il avait œuvré à ramener la paix dans la ville. Il avait prononcé sans préparation un discours aux accents passionnés. Puis il avait prononcé les mots qui avaient captivé la jeunesse réunie en foule ce jour là. « Si la jeunesse d’un pays n’a que la violence pour répondre à l’injustice sociale. Si la jeunesse d’un pays à l’âge ou l’on rêve sa vie désespère de la sienne, alors l’on peut dire que les aînés ont échoué. Ils ont échoué dans le passage de témoin du rêve et de l’espérance à la nouvelle génération. Et cette jeunesse est rassemblée ici aujourd’hui unissant ses espérances avortées et ses désespérances quant au futur dans un même cri. Ce cri pour l’instant elle accepte de ne pas le convertir en colère. Elle espère que ce cri sera entendu au sommet de l’Etat pour que les choses changent. Je veux dire en son nom que nous ne nous livrerons pas au pillage et aux débordements de colère. La jeunesse contiendra sa colère dans un dernier espoir, celui que les responsables du pays l’entendent. Je m’engage solennellement devant vous à porter votre voix jusqu’au palais présidentiel pour dire au chef de l’Etat l’espoir, la douleur et la colère que j’ai entendus ici. Acceptez-vous Monsieur le président d’entendre la voix et l’âme de la nation avant qu’il ne soit trop tard ?» Ce discours fit de l’évêque inconnu jusqu’alors un héros et une voix qui comptait dans le pays. Les étudiants avaient été apaisés par une allocation de moyens plus grands aux universités et une campagne de recrutement dans l’administration. On avait posé des pansements sur des problèmes structurels différant de quelques temps l’éruption sociale, et le pays avait trouvé un héros, une conscience en la personne d’un évêque. Le Che Guevara éphémère qui haranguait les foules les poussant à la révolution avait rejoint l’anonymat des héros sans consistance, attendant peut être une autre occasion de briller.

 

(à suivre)

 

 



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