Mobiles : partie 4

Il y avait longtemps qu’elle n’avait pas autant ri pensa-t-elle. La dernière fois c’était avec Philippe. 

Insidieusement, d’autres larmes vinrent se mêler à celles qui avaient été provoquées par le fou rire de Daphné. La pensée de Philippe avait ouvert des vannes d’ondes amères. Elle devait impérativement se reprendre. Elle s’était pourtant disciplinée à ne pas penser à lui hors de la casemate qu’était pour elle son appartement. 

Daphné détestait montrer son chagrin à des tiers. L’impudeur des sentiments l’embarrassait profondément. Elle avait, depuis des années, pris le pli de dissimuler ses chagrins sous le voile du rire et sous l’armure de ses traits d’esprit. Mais ce matin là, elle était désarmée. Son cerveau, comme anesthésié, ne lui envoyait malgré ses sollicitations désespérées, aucun des traits d’humour ou de dérision dont elle avait l’assidue pratique. Le vent glacial qui la fit grelotter et une douleur un peu plus aiguë à ses pieds la sortirent de sa lutte contre les larmes et édifièrent un barrage momentané contre le raz de marée de ses souvenirs. Elle se remit péniblement en marche. Chaque pas lui arrachait de discrets gémissements de douleur, mais au moins, la douleur physique la protégeait d’une autre, bien plus difficile à affronter sur un trottoir parisien et lui offrait par le biais de la colère un dérivatif à cet accès de sensiblerie matinale. 

Elle maudit intérieurement la présentatrice du journal météo qui, certainement bien au chaud dans un appartement coquet du septième ou du quinzième arrondissement, n’avait pas à affronter une température d’au moins cinq degrés inférieure à celle qu’elle avait eu l’outrecuidance d’annoncer sans la moindre nuance. 

Parce que cette colère salutaire l’éloignait de l’affliction engendrée par ses souvenirs, elle se concentra sur son courroux. Ses pensées osaient des discourtoisies que ses lèvres, bridées par des années d’éducation bourgeoise, ne se seraient pas autorisées. La pauvre présentatrice était tour à tour une cruche, une péronnelle, une grue ou une cocotte. Plus elle résistait à l’afflux de ses souvenirs, plus les épithètes qu’elle offrait en pensée à la présentatrice gagnaient en vulgarité. Mais de quel droit osaient-ils appeler cette farce sinistre prévision météo ? Pensa-t-elle avec une absolue mauvaise foi. Mais ils n’ont pas plus de crédit qu’un astrologue prétendant le lendemain du décès accidentel d’une princesse médiatique avoir vu cet événement dans les astres. Ils n’en ont pas davantage qu’un couturier célèbre annonçant la date d’une catastrophe fantaisiste sur la place de Paris et qui dans la dégringolade de ce qui lui reste de crédit médiatique se raccroche sans la moindre pudeur au dramatique effondrement de deux tours jumelles pour tenter de remonter la pente et légitimer son délire. 

- Bandes de charlatans et de crétins ! Dit-elle avec rage en frottant l’une contre l’autre ses mais gantées en dans l’espoir de les réchauffer. 

Comme un homme qui venait en sens inverse et passait près d’elle sursautait, Daphné réalisa qu’elle avait parlé très fort. Elle lui sourit pour s’excuser et vit que l’homme la regardait d’un air étrange et hâtait le pas. Prise par une impulsion subite, elle lui courut après et le dépassa. Puis, se tournant vers lui, elle lui dit : sachez cher monsieur que je revendique le droit à l’étrangeté et à l’insolite, en particulier à six heures du matin. Je me présente, je suis la présidente de la ligue pour la défense de l’auto conversation. Comme vous avez pu le constater que je ne suis pas seulement une militante, mais aussi une authentique pratiquante. Je vous souhaite le bonjour monsieur! 

Elle s’inclina ironiquement, puis, abandonnant l’homme interloqué elle revint sur ses pas. Sa folle course avait décuplé la douleur de ses pieds, mais elle était ravie de sa sortie. Elle avait, l’espace d’un instant retrouvé la spontanéité de ses vingt ans et son humour salvateur. La présentatrice météo venait d’être sauvée de ses foudres. 

Derrière elle, résonna soudain un rire tonitruant. Elle se retourna et vit sa victime qui riait aux éclats en la regardant. La voyant se retourner, il lui fit un signe de la main et secouant la tête puis, il s’en alla en riant de plus belle. 

Son n’était ni un rire moqueur, ni un rire nerveux, et encore moins un rire social. C’était un rire de franche hilarité, comme ceux qu’on partage avec des amis. C’était un rire complice. Le rire de cet homme n’avait rien d’affecté. Il n’était pas esthétique d’un point de vue acoustique, mais il était beau parce que vrai, vivant et naturel. L’homme riait comme seuls rient ceux qui savent s’abandonner à l’enchantement d’un instant de grâce. 

Daphné connaissait peu de gens qui savaient se livrer ainsi au plaisir de rire, sans affectation. 

Le rire de cet inconnu lui rappela un autre rire, un autre visage, d’autres circonstances. Le rire d’un homme qui des années durant avait été la pierre angulaire de son existence. Se retournant brusquement pour fuir ses souvenirs, elle essaya de récupérer sa colère contre la présentatrice météo pour s’en servir comme barrage pour contenir le déluge émotionnel qui menaçait à nouveau de la submerger. Une soudaine collision avec une passante la sauva de la noyade émotionnelle. Confuse, elle leva les yeux pour s’excuser et croisa un regard d’une incommensurable tristesse. Ce regard était l’expression des yeux verts d’une jeune femme métisse à la peau foncée dont la beauté du visage dépourvu de maquillage frappa Daphné. La jeune passante lui adressa ce qui dans sa palette émotionnelle devait être répertorié comme un sourire. Ce semblant de sourire déposa fugacement sur e visage de la jeune fille un voile de désespoir. Daphné eut une drôle d’impression quand cette dernière la rassura d’une voix basse et douce en lui affirmant qu’elle n’avait rien. Elle se dit qu’elle devait être du genre s’excuser si par inadvertance elle cognait un pylône. La jeune fille lui souhaitant une bonne journée et s’éloigna. 

Ce visage juvénile et triste la toucha profondément. Son imagination d’aspirant écrivain en quête d’un sujet intéressant se mit en branle. Elle se mit à conjecturer sur les raisons de la tristesse immense qui semblait habiter cette jeune personne. Elle la regarda s’éloigner faisant des efforts pour graver les traits et la silhouette de cette fugace rencontre. 

Elle eut alors, l’intuition que cette éphémère rencontre était importante. Elle se força à enregistrer le maximum d’informations physiques pour la reconnaître le jour où elle serait amenée à la rencontrer à nouveau. 

La jeune femme devait avoir entre dix-huit et vingt ans. Elle était grande et mince. Son visage aux pommettes relevées était encadré par des cheveux coupés au carré. Elle avait d’immenses yeux verts et de longs cils. Elle était magnifique, et triste. Magnifique parce que triste. La gravité qui se dégageait d’elle lui donnait une beauté mystérieuse. Elle avait la mélancolie d’une Gene Tierney dans Laura de Otto Preminger. Elle était jeune, mais avait le regard vieux d’avoir probablement croisé très jeune la laideur et la souffrance. Elle était vêtue sans recherche, comme si les vêtements qu’elle portait n’avaient pas d’autre fonction que de remplir leur rôle social de paravent contre la nudité. Elle portait un parka qui provenait certainement d’une friperie. Malgré l’inélégance de sa mise la jeune femme était superbe. Etonnée d’avoir enregistré tant de détails sur la passante, Daphné fut confortée dans l’idée que cette rencontre allait compter.

à suivre 

Mobiles : partie 1

Ce matin de février, alors qu’elle se hâtait vers l’arrêt de bus, Daphné grelottait. Le froid glacial avait eu raison du manteau de laine, du pull à col roulé, de l’écharpe et des gants dont elle avait pris la précaution de se recouvrir. Elle abaissa son béret sur ses oreilles et remonta son écharpe pour s’en recouvrir le nez. 

Jamais, pensait-elle, elle n’avait eu aussi froid. Ce n’était pas tout à fait exact, mais le souvenir de sensations antérieures de froid se dissipait face à la réalité de ses orteils gelés et de ses doigts qui, frigorifiés peinaient à répondre aux sollicitations de son cerveau. Elle n’avait qu’une hâte, retrouver au plus vite son petit appartement de la rue de Choisy. 

Chacun de ses pas était un supplice. Elle s’efforça cependant d’en hâter la cadence. La douleur aiguë qui répondit à son initiative la força à s’arrêter. Elle sentit des larmes perler à ses paupières. Secouant la tête pour en stopper l’afflux, elle s’interdit de se laisser aller. Elle avait conscience que si elle cédait à ce moment de faiblesse, ses larmes en appelleraient d’autres d’une nature différente, et qu’elle ne tenait pas à affronter Porte de Versailles. 

La température hivernale était aussi venue à bout de la fausse fourrure qui tapissait ses chaussures. Abaissant les regards vers ses pieds, elle se mit à rire. Ses chaussures lui semblaient en ce matin là, encore plus hideuses que la veille au soir lorsqu’elle les avait enfilées. A l’idée qu’elle les avait achetées uniquement à cause de leurs prétendues vertus protectrices contre des températures quasi polaires (et aussi pour éviter une autre chute humiliante sur quelque trottoir verglacé) son rire dériva vers un fou rire incontrôlable. 

Les affreuses chaussures avaient rompu leur accord tacite en livrant ses pieds aux morsures du froid. Les chaussures avaient pourtant pour mission principale de la protéger contre le froid tandis que sa part de l’accord était de faire en retour abstraction de leur manque patent d’esthétique. 

à suivre

Partir

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 Partir, c’est mourir un peu. Ecrire, c’est vivre davantage 

André Comte-Sponville

Partir c’est mourir un peu, mais rester c’est crever doucement.

Gilles Veber

Partir, c’est mourir un peu, mais mourir, c’est partir beaucoup.

Alphone Allais

Le visage

visagesenfants.jpg 

Chaque visage est un miracle
Un enfant noir, à la peau noire, aux yeux noirs
Aux cheveux crépus ou frisés, est un enfant.
Un enfant blanc, à la peau rose, aux yeux bleus ou verts
Aux cheveux blonds et raides, est un enfant.

L’un et l’autre, le noir et le blanc, ont le même sourire
Quand une main leur caresse le visage,

Quand on les regarde avec amour
Et leur parle avec tendresse.

Ils verseront les mêmes larmes si on les contrarie,
Si on leur fait mal.

Il n’existe pas deux visages absoluement identiques
Chaque visage est un miracle parce qu’il est unique.
Deux visages peuvent se ressembler
Mais ils ne seront jamais tout à fait les mêmes.

La vie est justement ce miracle.
Ce mouvement permanent et bougeant
Et qui ne reproduit jamais le même visage.

Vivre ensemble est une aventure où l’amour,
L’amitié est une belle rencontre avec ce qui n’est pas moi,
Ce qui est toujours différent de moi et qui m’enrichit.

Tahar Ben Jelloun

Citation trouvée sur  : http://www.naute.com/amour/visage.phtml

Beauté de femme

 » Dans cette époque qui cultive le culte des valeurs liées à la jeunesse,

Vieillir pour certaines femmes devient une tare

Qu’elles s’efforcent de masquer.

Pourtant les rides sont l’écriture de la tendresse,

L’amour qu’elles ont dispensées

La poésie des peines qu’elles ont vécues. »

Bonjour à tous,

J’aime bien cette citation. cette beauté je la lis sur les traits de ma mère, ma maman. Une femme admirable… Hommage à ma mère et à toutes les mamans, épouses, mères, soeurs, femmes qui n’ont pas peur de laisser la vie écrire sur leurs traits la plénitude ce qu’elles ont vécu.

Je vous laisse et je fonce faire une piqûre de Botox ou un lifting (rires).

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