Découvrir l’autre : trouver la saveur de l’être

Par moment nous regardons notre environnement et nous sommes découragés. Nous écoutons les informations et nous entendons parler de violence, de xénophobie, de racisme, d’anti ceci, d’anti cela. Les jeunes ne comprennent pas les plus vieux, qui eux mêmes ont peur des jeunes. On catégorise à tout va ! Les grandes catégorisations nées souvent de nos frayeurs intimes et de nos insécurités nous poussent à nous enfermer dans une endogamie qui fait qu’on reste entre nous, on se reproduit selon notre espèce et celui qui est dans la ville à côté est un étranger tant nos présupposés l’ont rendu exotique. En région parisienne, on traverse le périphérique et c’est la zone ! Qui n’a pas entendu celan ? Il se trouve que moins on connait l’autre plus on le fantasme. Plus on le fantasme, plus il nous fait peur. Et la peur qui grandit nourrit le fantasme, et le serpent se mord la queue, la boucle du rejet de l’autre est bouclée. Ca tient à peu de choses n’est-ce pas ? Mais quelle catastrophe ensuite. Combien de fois je dois lutter contre des préjugés. Parfois c’est la manière dont l’autre est habillé qui le « catégorise » dans mon esprit. Parfois il suffit qu’un groupe de jeune nous arrive dessus pour que de groupe nos fantasmes les redessinent en « bande de jeunes, » porteurs de fantasmes nourris par les images que véhiculent les journaux télévisés. On les voit arriver vers nous, on a l’impression qu’ils déferlent sur nous. Et ils passent et nous saluent avec déférence. La pantalon trop large, les apparences différentes de nos codes vestimentaires n’en font pas nécessairement de dangereux jeunes n’est-ce pas ?  Si nous avons tous peur de nos jeunes quel message latent sommes-nous en train de leur faire passer ? Apparence quand tu nous tiens !

Je me souviens il y a un moment j’étais étudiante et parmi mes camarades de fac il y avait une jeune fille qui était toujours tout de noir vêtue, un peu sombre. Elle aimait des musiques aux antipodes de celles que j’aimais (vous en avez un échantillon sur le blog). Je n’avais pas spécialement envie d’aller vers elle. je n’étais pas la seule à la trouver étrange. Elle était un peu isolée. l’année suivante, alors que nous étions dans une année où nous avions des séminaires de recherche. Nous avons par la force des choses fait connaissance et j’ai découvert une personne d’une immense sensibilité et d’une richesse. J’ai découvert une personne profonde qui, bien qu’aimant des musiques étranges (nobody’s perfect Clin doeil) était extraordinaire. De toutes les personnes que j’ai fréquentées à cette époque, de toutes les personnes qui formait ce qui est devenu notre bande de copains, elle est celle dont je garde le meilleur des souvenirs, elle est celle avec laquelle j’ai le plus partagé. Les personnes qui apparemment me ressemblaient le plus n’étaient finalement pas plus proches de moi que cette jeune fille. J’étais en souci, elle était là, elle avait de la peine je l’étais. Nous avons eu une belle relation amicale et la vie nous a éloignées au gré des déménagements.  Tentons de sortir de nos groupes et en prenant le risque de rencontrer l’autre dans sa différence nous prenons le risque de le découvrir plus proche de nous que ce que nous imaginions. Son souvenir me revient ce soir pour me rappeler que l’apparence n’est bien souvent qu’une enveloppe et s’y arrêter c’est aussi interssant que de manger la peau d’une banane en négligeant la banane elle-même et croire que le goût de la banane c’est ça. N’est-il pas idiot de manger la peau d’une banane ? Ca ne nous viendrait pas à l’idée n’est-ce pas ?  Nous sommes aussi absurdes que quelqu’un qui le ferait quand nous nous contentons de nous arrêter à l’apparence d’un être pour en définir l’essence. Découvrir l’autre dans sa vérité ça vaut la peine. Et l’autre, c’est aussi vous.

Merci à vous qui me faites l’amitié de me lire et de déposer quelquefois des commentaires. Merci à vous, ces  »autres » que j’aurai le privilège de rencontrer via la blogosphère. 



Comme un écho…

Ce matin en allant travailler  j’ai acheté le journal libération qui avait en une le titre suivant « Racisme antinoir l’indulgence coupable ». Je vous encourage à le lire en ligne sur le site du journal www.liberation.fr

L’éditorial de Laurent Joffrin est instructif et courageux. Je vous le livre tel que publié. Il est venu ce matin comme un écho à ma réflexion et à mes interrogations, comme une réponse à mon questionnement. Comme un souffle sur les braises en extinction de l’espérance. Oui il y a des voix qui se lèvent pour reconnaître l’intolérable dans les mots lâchés sans vergogne et sans respect pour ceux dont on parle. Il est des voix audibles qui appellent tacitement ou distinctement à la responsabilité. Si nous lisions nos actions et réactions par la bonne lorgnette nous serions peut-être moins enclins à des indulgences coupables. Bonne lecture.

 Editorial

Communautarisme blanc

Par Laurent JOFFRIN

QUOTIDIEN : lundi 18 décembre 2006

     

Les mots fâchent. Les dérapages d’un Sevran ou d’un Frêche contre les Français noirs, venant après plusieurs autres, ont heurté l’élémentaire correction humaine. Mais ce qui fâche le plus, c’est la facilité avec laquelle les intéressés se faufilent vers une impunité tranquille. Pascal Sevran, girouette irresponsable, a balbutié quelques excuses. Georges Frêche, cacique tenant son fief à coups de menaces et de manoeuvres, défie les instances du PS, qui n’osent pas affronter un féodal récidiviste, soutien de Ségolène Royal. Le président de la région Languedoc-Roussillon en est à son énième provocation louche. On annonce une enquête, une commission, des débats… Habituelle tactique pour noyer le poisson.

Alors les associations noires se sont fâchées. Qui ne les comprendrait ? Qui ne voit que l’exhibition de ces clichés archaïques par des membres de l’establishment médiatique ou politique blesse la conscience d’une population déjà soumise à discrimination ? Dans un pays qui a admis il y a seulement cinq ans que la traite des Noirs était bien un crime de masse dont il fallait se souvenir, qui fêtait jusque-là l’abolition de l’esclavage en 1848 mais ne parlait pas de sa longue existence sous autorité française, qui conservait une rue parisienne au général Richepance, bourreau des Antilles sous le Consulat, quelques phrases vulgaires font une affaire plus grave qu’il n’y paraît.

On dira que la sensibilité à vif du Cran, le Conseil représentatif des associations noires, devant des paroles destinées à s’envoler, est surtout la manifestation d’un «politiquement correct» qu’on attribue à la montée du «communautarisme» en France. Le grand mot est lâché : «communautarisme». Tonner contre, comme dirait Flaubert.

Les Noirs protestent ? Les enfants d’Africains sont mécontents ? Les Antillais manifestent ? Communautarisme ! Il faut donc revenir sur ce mot-valise qui reviendra comme un leitmotiv dans la campagne présidentielle. La définition en est fort simple : c’est la volonté de faire passer les lois de la communauté avant la loi tout court, de faire prévaloir un préjugé, une coutume, un précepte particulier sur les règles républicaines. Dans ce cas, la chose est condamnable. La République connaît des citoyens, non des communautés. Les Républicains ont raison d’être vigilants face à telle ou telle pratique religieuse ou familiale qui prétendrait s’imposer, contre la loi, aux individus.

La condition noire ne saurait excuser les dérapages d’un Dieudonné ou d’un Raphaël Confiant. Mais en quoi les associations noires, qui demandent une meilleure représentation au sommet de la société et récusent la discrimination qui les frappe, sont-elles «communautaristes» ? En quoi l’exigence d’une histoire nationale qui fasse droit à leur propre histoire, à la mémoire des crimes qui les ont frappés, est-elle menaçante ? La République reconnaît le droit d’association. Si les Africains ou les Antillais veulent s’associer pour défendre leurs intérêts, qui peut les blâmer ?N’ont-ils pas motif à se plaindre ? Il arrive un moment où la dénonciation rituelle du «communautarisme» est surtout l’expression d’un communautarisme blanc. Non, les minorités qui s’organisent dans le cadre des lois ne sont pas menaçantes. Elles exercent leurs droits. Voilà tout.



Quand les mots sont vecteurs de maux

Il y a quelques jours aux informations j’ai entendu, puis lu dans les journaux ce qu’on appelle le « dérapage » d’un présentateur de la télévision publique française. Dans les propos rapportés par la presse l’homme suggère la stérilisation de la moitié de la planète en parlant de l’Afrique. La solution aux maux de ce continent résiderait donc dans une action qui à terme devrait amener à la disparition de ceux qui le peuplent. Les maux des africains seraient donc les africains eux mêmes et la solution à leurs maux serait de les arracher à ces maux en les empêchant de naître, en les empêchant d’être. Intéressante comme solution non ? Soustraire les africains de l’Afrique guérirait l’Afrique de ses maux. Mais qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ! Et quand l’Afrique aura été vidée de ses fossoyeurs (les fils et les filles d’Afrique) que fera t-on du continent ? J’éviterai de me lancer dans des conjectures. Au-delà de la violence incroyable de l’eugénisme qui soutend ces propos, je suis interpellée de plus en plus par la parole raciste décomplexée qui est libérée en France. Sur telle ou telle radio on débat pour se demander si ce propos n’est pas juste une maladresse qui cache cependant une vérité. Sur les blogs et autres forums cette situation est un catalyseur qui ouvre à des débats surréalistes et nauséabonds pour plusieurs d’entre-eux. La parole raciste est libérée et se cache derrière un propos paternaliste pour s’exprimer. Je suis consternée de voir l’éruption de volcans cachés de la haine et de la xénophobie qui trouvent tous les prétextes pour se manifester. Un responsable socialiste après s’en être pris à la « sous-humanité » des Harkis s’en prend désormais sans complexe à l’équipe de France de football dans laquelle il y aurait trop de noirs. La France diverse et multiethnique se rétrécit par ces propos, voulant ramener l’identité nationale à une couleur de peau unique et blanche. Cette France là, celle qui veut lever la tête et écraser les autres n’est pas belle. Elle est celle qui va chercher dans l’homme le pire, le plus abject, le plus détestable dressant les hommes les uns contre les autres sur des critères ethniques ou pigmentaires. C’est pathétique, c’est dramatique. Et ça l’est d’autant plus que l’histoire est en marche et que de fait la France est déjà multiculturelle et multiethnique. Quels que soient les propos des politiques prétendant rassurer ceux qui ont peur de la différence, l’histoire est en marche et les enfants de ceux venus d’ailleurs français par naissance ou par naturalisation sont là, ils sont irrévocablement d’ci, faisant partie de l’histoire et de la destinée de cette nation. Construire ensemble, il faudra bien en avoir la volonté si l’on ne veut pas voir s’ériger des murs entre les races, entre les communautés, murs dont les gardiens féroces seraient la haine et la négation de l’autre. Il est encore temps de choisir de construire.

En ce moment, il est dans l’air du temps de débattre, de disséquer, d’analyser, et d’y aller de sa petite phrase qui comme un glaive atteint au coeur et au milieu de tout ça, des humains comme moi et d’autres sont blessés par la violence et l’irresponsabilité des mots qui fédèrent l’ignorance, la haine et la bêtise. La violence des mots qui raconte de plus en plus fort que certains humains sont de trop sur le planète. Des mots qui nient le droit à être pour ceux qui n’ont pas choisi de naître ici où là. Certains humains seraient des empêcheurs de prospérer et de « mondialiser » en paix. Les enfants des familles nombreuses seraient coupables d’exister parce qu’ils sont comme une tâche sur la conscience impérialiste, mondialiste et libérale qui rappelle qu’il y a des choses à régler dans le monde alors qu’on avance vers le tout économique qui n’est de surcroît qu’un leurre.

Au-delà de la bêtise et de la violence des propos d’un animateur auquel je n’ai pas besoin de retirer mon admiration (il ne l’avait pas), au-delà des propos abjects d’une figure importante du parti socialiste, au-delà des débats qui libèrent de plus en plus des propos intolérables, je fais le constat que cette semaine, un sondage a révélé  l’imprégnation de la pensée d’extrême-droite en France. Un quart des sondés est d’accord avec la pensée du leader du parti principal de l’extrême-droite française !

Hé oui ! On n’agite pas impunément la figure de l’autre comme dangeureuse, haïssable, méprisable et cause de tous les maux sans atteindre les profondeurs de la pensée de ses contemporains et les changer pour le pire. Les mots deviennent plus dangereux que des armes car ce sont eux qui structurent la pensée de ceux qui dans une bouffée délirante pourraient glisser dans la violence et tenter de se débarrasser physiquement de ceux qui sont perçus comme la cause de tous les maux. Plus le temps passe, plus mon espérance se contracte. Quel avenir pour les relations entre personnes différentes ? La haine, le soupçon et le mépris sont-ils désormais intrinsèques à nos relations ? Le communautarisme dans son sens exclusif de l’autre est-il devenu inéluctable ? Je refuse de le croire et quelle que soit les phases d’anémie par lesquelles passe mon espérance dans une France différente et réconciliée, quelles que soient les secousses que rencontrent ma foi en la pacification des relations ( je dois à la vérité de vous avouer que j’ai parfois bien des « crises de foi ») il ya malgré tout, tapie au fond de moi, une espérance qui avec entêtement refuse de céder à l’air du temps et refuse de s’éteindre. J’espère de tout coeur qu’il y a de nombreuses personnes qui comme moi refusent de se laisser enfermer dans des à priori détestables et que ces personnes entêtées de l’espérance, comme moi, persévereront  à voir dans l’autre, quelle que soit sa race son frère en humanité. Mais quel chantier mes aïeux ! Hommes et femmes de bonne volonté retroussons nos manches et passons le bon témoin aux jeunes générations. Il y a du boulot, mais c’est encore possible de tout changer pour le meilleur.



Fait divers, un fait d’hiver

Il était allongé tous les soirs sur le sol d’un trottoir de Paris. Vivant mais invisible, repérable à l’odeur qui nous importunait. Mélange d’éthylisme et de manque de soins il était tout ce qu’on ne veut pas approcher, et qu’on ne veut pas voir derrière sa déchéance.

Il était difficile de lui donner un âge, mais au premier abord il avait entre 25 et 30 ans. A peine un an plus tard dix années au moins étaient venues marquer le visage juvénile. Un hiver dans la rue, au milieu de sans abris, à se battre pour survivre, à boire pour oublier. Pour oublier quoi ? Je ne le saurai jamais. Il ne me l’a pas dit, je ne lui ai pas demandé. A peine un an encore le jeune homme s’effaçait laissant passer les traits d’un homme mûr et marqué. Ca me fendait le cœur de le voir se dégrader, mais pas un mot bien sûr pour lui dire ma compassion. Deux mondes se croisent sans jamais se rencontrer, celui des sans abris et de ceux qui ne le sont pas. Chacun reste dans le sien et l’on reste séparé par un mur invisible.

Quand je rentrais chez moi, je passais devant lui, alors qu’avec d’autres il s’enivrait. Je n’aimais pas du tout les croiser dans la nuit.

La première fois qu’il m’a demandé de l’argent je lui en ai donné plus par peur que par compassion. Je n’avais pas envie, que l’alcool aidant il se mettent à m’insulter ses compagnons et lui. Fantasme paranoïaque construit bien à l’abri derrière le mur de verre qui n’attend de « ces gens » qu’irrationnel et violence. Je me souviens encore de ce qui m’a surpris, la douceur de la voix, qui m’a remercié. A mon étonnement cet homme dans la misère m’a dit « Dieu vous bénisse ». Sans que je ne m’en rende compte, les fondations du mur de verre ont commencé à être ébranlées.

Depuis ce moment là, quand je passais le soir il me disait « bonsoir » avec aménité. Parfois je m’arrêtais et lui donnais une pièce, parfois je passais juste, il me disait bonsoir. Je n’avais presque plus peur de croiser le soir, cet homme et ses compagnons.

Il était très étrange cet homme dans ma rue, il avait les cheveux longs blonds ou peut être châtains retenus en queue de cheval. Il avait sur les traits la douceur d’un visage de femme.

Quand l’hiver à nouveau a remplacé l’automne, le voir sur le trottoir avec ses compagnons, me faisait de la peine. Un soir ils ont allumé un feu de fortune. Une voiture de police les a ramenés à l’ordre. Il a fait tellement froid l’hiver de cette année, que je tremblais souvent sous mon manteau de laine. Quand je les regardais, couchés sur leurs cartons, j’avais comme un pincement de cœur et j’espérais qu’ils passeraient l’hiver. Je n’ai pourtant pas osé, lui proposer une couverture ou encore une veste pour affronter les grands froids de l’hiver. A cause du mur de verre qui séparait nos deux mondes ?  Surtout ne pas sortir de ma zone de confort. Franchir le mur de verre pouvait être risqué et induire malgré moi, une familiarité que j’anticipais dangereuse. Egoïsme, égocentrisme, indifférence, peur ou lâcheté ? Le fait est que je n’ai pas franchi le mur de verre. S’il n’avait pas été dans la rue que j’habite, j’aurais pris je crois, le risque de donner puisqu’en retour je n’aurais pas couru le risque de le revoir. C’esi idiot je le crois, c’est un manque de courage, mais je pouvais ne pouvais risquer la familiarité.

Un matin en sortant, il y avait du monde, une voiture de police et un attroupement. Il était mort de froid, une nuit sur un trottoir de Paris. Un trottoir dans la rue où j’avais un abri. Pour les gens tout autour c’était un fait divers, pour la police aussi un simple fait d’hiver, un point de statistique. Pour moi c’était un homme, au visage singulier qui en moins de deux ans a vieilli de dix ans. Il me disait bonsoir quand je rentrais le soir. Il a été le premier à venir questionner un mur inconscient, le mur fait de verre. Les larmes ont coulé derrière le mur de verre. Je pleurais l’homme que peut-être personne ne pleurerait. Je pleurais sur la famille qui peut-être, ne saurait jamais. Je pleurais sur la personne derrière un mur de verre qui n’avait pas osé donner une couverture. En partant ce matin, les souvenirs reviennent et je me rappelle un sourire, de cet homme inconnu. J’emporte le regret de n’avoir pas pu dire à celui qu’on emporte, que derrière le sans abri, avait affleuré l’homme et qu’il m’avait touchée. Touchée par sa détresse et par la gentillesse qui transparaissaient malgré les vapeurs d’alcool et les bruits de l’ivresse.

Jamais je ne saurais qui était cet homme, mais je sais déjà que je ne serai plus la même. Une rencontre qui n’a pas eu lieu, aura touché mon cœur et bouleversé ma vie. En montant dans le bus pour aller travailler, je pleure un inconnu, un visage dans ma rue.

D’autres hivers s’annoncent parfois rudes parfois moins. D’autres hommes et femmes, déclassés de la société, rendus invisibles parce qu’heurtant nos consciences. Bannis de nos regards pour ne pas ébranler nos zones de conforts. Ces hommes et ces femmes sont bien existants. Individus totaux sous le nom de SDF. Ils attendent parfois au-delà de « l’aumône culpabilisée » juste un regard qui dit « je te vois tu existes ».

Je me souviens d’un soir au RER Nation deux femmes demandaient l’aumône, à quelques mètres l’une de l’autre. J’en ai passé une et suis allée vers l’autre. La seconde a crié pour dire qu’elle existait et ça a marqué mon cœur. Je suis revenue sur mes pas et je savais alors que me contenter de lui donner une pièce ne serait pas suffisant. Je me suis accroupie et lui ai parlé un peu. Je lui ai demandé pardon de l’avoir blessée. Je lui ai parlé de Celui qui a changé ma vie et sous le regard duquel elle existe toujours. Je lui ai pris la main avant de la quitter. Elle m’a autorisée à prier avec elle. Au moment de partir en me relevant, j’ai vu dans son regard une lueur spécifique. Nous étions deux personnes de deux mondes différents qui avaient dépassé les limites du mur de verre. Nous avions partagé un temps inoubliable, temps de fraternité en humanité. Elle a vu qu’à mes yeux au moins pour un instant, elle était une personne et pas une « SDF » comme on dit.

Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. J’espère que cette rencontre peut être anecdotique, lui aura apporté une lueur d’espérance.



Etre enfermés dehors ?

C’est étrange comment un mot, une réflexion peuvent entrainer des questionnement et des réflexions qui vont au delà du mot en question.

Il y a un film que je n’ai pas vu. Un film réalisé par Albert Dupontel qui est sorti dans les salles au mois d’avril de cette année. Les images montrées à la télévision quand l’acteur/réalisateur et son actrice principale (dont je n’ai pas retenu le nom) en faisaient la promotion laissaient supposer un univers assez déjanté. Pourquoi je parle d’un film que je n’ai pas vu ? Parce que le titre du dit film m’interpelle : « enfermés dehors ». C’est étrange comme concept. Etre dehors et être enfermé. Dans cette expression il y a une contradiction implicite. Un absurde intrinsèque à la situation. Si je me souviens bien de ce qu’on disait du film au moment de sa sortie, il est question d’un SDF qui se fait passer pour un policier  après avoir trouvé un uniforme et se transforme en justicier maladroit qui se porte au secours d’une femme désespérée.
Je n’ai pas vu le film, ma réflexion et mon imagination ne sont par conséquent pas bridées par l’histoire ou les images. Et d’ailleurs le film n’est pas le propos, mais juste le prétexte ou le catalyseur d’une réflexion.
 
Je reviens sur l’expression « enfermés dehors ». Comment peut-on être enfermé dehors ? Je ne sais pas pour vous mais le concept d’enfermement m’évoque plutôt une idée de cloisonnement, d’incapacité à sortir d’un lieu clos et fermé. Ce titre de film me revient aujourd’hui et me fait réfléchir à la question de l’enfermement.
 
Enfermé dehors. Cela suggérerait le fait d’être à l’extérieur et de ne pas pouvoir entrer dans un intérieur auquel on aspire. Ca me fait penser à une réflexion que m’a faite une amie très proche qui est française de Guadeloupe. Elle m’a dit une chose qui m’a marquée. « Ce n’est pas que je n’aime pas la France, mais j’ai l’impression qu’elle et moi nous avons de moins en moin de choses à nous dire »
Pour moi c’est un constat terrible et amer. Un constat d’échec. Un échec à être de l’endroit d’où l’on est sensé être. Cette phrase laisse transparaître sinon un désamour, tout au moins une indifférence qui s’installe. Je m’interroge sur cette indifférence. Elle semble être une réponse à la violence de l’indifférence d’une nation vis-à-vis de soi. C’est une indifférence réactionnelle, une indifférence de protection. Le détachement est ici une arme défensive contre le sentiment de rejet ressenti de la part de son pays. C’est terrible d’être d’un endroit et de se sentir citoyen de seconde zone, citoyen d’ailleurs, citoyen déclassé. Quand je réfléchis à cette situation, je me dis qu’il est infiniment plus douloureux d’être rejeté par son pays que de l’être par un pays dans lequel on est immigré (ce qui soit dit en passant est sismique quelquefois). Enfermé dehors. Hors de la communauté nationale d’élection. Tel est le sentiment de nombreux français d’outre-mer. Pourquoi ? Je n’ai pas la réponse mais pour avoir parlé avec plusieurs ami(e)s originaires des Antilles, je sais que ce sentiment est latent dans plusieurs d’entre-eux, comme une douleur, un cri intérieur, un besoin de reconnaissance peut-être. Certains de ces ami(e)s semblent se replier sur une identité culturelle, sur une identité ethnique pour ne pas se sentir reconnus dans la nation comme ils aimeraient ou devraient l’être.
Enfermés dehors, hors de la reconnaissance qui ferait d’eux des français à part entière. Enfermés dehors quand ils entendent parler d’un délinquant dont on souligne l’origine antillaise alors qu’on ne le fait pas pour le breton, le cévenol ou le picard. Enfermés dehors, dans une différence qui devient exclusive. Enfermés dehors quand un tapage médiatique incroyable est fait parce qu’en 2006 un journaliste antillais est nommé présentateur du Journal d’été de la première chaine française et qu’on souligne davantage sa couleur de peau que ses qualités professionnelles (qui par ailleurs sont grandes). Enfermés dehors quand on se sent cloisonné dans une définition « carte postale » de son identité soulignant son exotisme, sa bonne humeur, sa musique rythmée et que sais-je encore, plutôt que d’être connu et reconnu dans la totalité et la complexité de son être.
Il y a bien des portes à ouvrir pour que la nation française laisse ses citoyens sortir des préjugés qui donnent à certains de ses enfants le sentiment d’être en dehors de la pleine citoyenneté. Quand j’entends les constats amers et désabusés de mes amis des Antilles je me dis qu’il y a urgence à laisser entrer ces français dans tout ce que contient l’être français.
Est-il besoin de souligner que les français issus de l’immigration dont la carnation souligne l’origine étrangère sont en butte à cet enfermement ? Il y a des portes à ouvrir dans la nation et il semble que l’ouverture de ces portes passe par l’assomption par la France de son histoire pour mieux construire le présent. Il ne s’agit pas de faire l’apologie de la culpabilité, ni d’être dans le déni, mais entre ses deux postures, il y en a une qui me semble constructive : celle de la responsabilité. La responsabilité face à son histoire passée et la responsabilité de construire son histoire présente pour que ceux qui sont d’ici, pour qu’eux au moins n’aient plus le sentiment d’être enfermés dehors.

Paris le 26 septembre 2006



Laisser passer ma voix

Dans moins d’un an, la France élira le chef de l’exécutif, le président de la république. C’est l’effervescence et j’entends dire ça et là qu’on est entré en campagne. Les rôles se confondent aux sommets de l’Etat. Faire le tour des « vérités » dites de part de d’autre de l’échiquier politique avec des corrections à la marge plus ou moins grossières selon les sujets pourrait prêter à sourire si leurs conséquences sur le quotidien des êtres, aux prises avec la réalité de la vie n’en était affecté, dressant les hommes les uns contre les autres, érigeant ou consolidant des murs entre les humains. Le soupçon est entré, le ver est dans le fruit. Les lectures des relations se font par le prisme de la différence. Si l’autre dans le bus m’a bousculée, ce n’est pas parce qu’il est distrait, de mauvaise humeur, névrosé peut-être. Mais non bien sûr ! C’est bien évidemment parce que je suis noire, et lui blanc, parce que je suis blanche et lui noir , je suis maghrébine et lui autre etc. C’est dramatique d’en arriver là n’est-ce pas ? Avons-nous conscience que cette vision de la société est aux portes ? Une vision qui veut opposer les êtres sur le critère de la différence, chaque race se créant un prêt à penser idéologique qui définit l’autre comme un ennemi, quelques fois ancestral avec lequel la relation au mieux doit être fondée sur la méfiance, voire sur la haine. Un prêt à penser idéologique véhiculé par des extrémistes de tous bords qui ont intérêt à bâtir des murs entre les humains. Les paranoïas tapies au fond de nos êtres se nourrissent de ces lectures faussées des rapports humains et l’on se soupçonne, on projette sur l’autre ses peurs et ses névroses, on ne prend pas le temps de réfléchir, on réagit, on n’est plus que réaction. On se retrouve uniquement agi par les mots ou les actes de l’autre.

Il n’y a pas longtemps, dans un supermarché une dame a osé me dire que j’avais été mal éduquée. Mal éduquée moi !?!! Cette femme ne connaissait pas mes parents donc ne parlait pas de moi. Forcément ! Sans m’en rendre compte l’écoute de ce qu’elle me disait a dépassé le cadre de la relation entre deux personnes. Je ne réagissais pas aux propos d’une femme désagréable, l’écoute était biaisée. Je m’étais fait avoir, j’étais dans la réaction et je faisais à l’autre ce que d’autres me font. Bon de vous à moi elle était odieuse mais ce n’est pas une raison n’est-ce pas ? Il se trouve que le flot des émotions au fond de moi étaient amplifié par la mémoire de paroles humiliantes, globalisantes et blessantes relayées par les médias m’avaient affectée bien au-delà de ce que j’imaginais. La prise de conscience de ce danger, et le refus de me laisser changer de l’intérieur par tout ce qui se passe autour me conduit à un choix : me poser et réfléchir.
J’écris parce que je refuse d’être juste une personne qui réagit et qui n’est qu’émotion. J’écris parce que écrire c’est parler, et parler c’est se séparer. Se séparer de la colère, se séparer de la douleur, se séparer de l’humiliation, se séparer de la bétise.
J’écris pour prendre de la distance et pour comprendre. Comprendre comment et pourquoi insensiblement j’ai changé, et pourquoi comme beaucoup, si je ne veille pas je suis en danger de me réfugier dans des espaces micro identitaires pour me défaire des vêtements offerts sur le marché du prêt à porter identitaire. Cette réduction venue de l’extérieur ou ce repli qui viendrait de l’intérieur de moi je les refuse. Je suis un être global et complet. Un être dont la pensée se refuse à être bridée et monocentrée par des considérations nées de la race. Dans le contexte actuel je tiens « mon journal » pour réfléchir, livrer mon ressenti et aller de l’avant sans laisser des cloisons me séparer de moi.

Quelqu’un entendra t-il derrière ma différence une voix qui appelle à la responsabilité ? Quelqu’un entendra t-il derrière la modestie de ma plume les dangers qu’il y à la stigmatisation ? A utiliser le verbe pour semer le soupçon quelqu’un en anticipera t-il les dégâts pour la paix sociale ? Je n’ai pas de solution, ni de préconisations, juste un filet de voix au milieu des cris. Je laisse juste entendre une voix, la voix d’une sans voix, dont l’avis ne compte pas dans les enjeux de ce temps. Parce que ceux qui comptent, dans leur conquête d’un pouvoir politico médiatique ouvrent des brèches, notamment par des petites phrases dont les conséquences peuvent mettre en danger ceux qui comme moi ne comptent pas. Quelle importance si nous sommes blessés ou brisés ?

Pour ne pas être détruite par les maux causés par les mots des autres. Pour ne pas répondre à l’exclusion par une exclusion de l’autre en retour. Pour exister quand l’humeur du moment tend à la négation de l’autre dans son être profond, j’écris. J’écris pour témoigner de ce que quelqu’un comme moi ressent et vit dans un temps comme celui-ci. J’écris aussi peut être, pour demeurer moi, au coeur du changement. C’est le journal d’une femme qui n’est pas d’ici. Ecrire me permet de mettre sur papier mes impressions, mes frustrations, mes bonnes surprises aussi durant cette période de pré-campagne puis de campagne électorale. Ecrire me donne aussi l’opportunité de jeter un pont entre moi et ceux qui n’ont ni mon vécu, ni mon histoire, et de leur donner la possibilité de s’ouvrir à une autre perception.

Etrangère en France et sans impact dans le débat, je voudrais livrer, en toute simplicité le vécu de quelqu’un venu d’ailleurs et pourtant d’ici. Il ne s’agit pas d’un regard politisé, mais d’un regard d’une personne de son temps qui vit en France et qui est concernée par le pays dans lequel elle vit. Je voudrais simplement laisser passer ma voix…



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