La transmission du socle identitaire et culturel : la naissance de milliers d’étoiles au coeur des larmes de nos enfants (troisième partie)

african-american-baby-tear_011124AT.jpg picture by maddyspaceJ’ai eu le privilège (c’est ainsi que je le vois à posteriori) d’avoir des grand- parents paternels «  illettrés  » au regard de la langue française bien que lisant couramment le Duala. Parce qu’ils ne parlaient pas un mot de français nous avons dû accéder à eux par la langue de nos pères. Je leur suis reconnaissante de n’avoir pas voulu ou pas pu entrer dans le français pour communiquer avec nous. Nous avons dû enrichir notre apprentissage de la langue française de celle de nos père pour communiquer avec nos grands-parents. L’enfance est un socle favorable aux apprentissages et il n’a pas fallu longtemps pour réussir à communiquer avec eux et avec d’autres membres de la famille qui étaient exclus des échanges avec nous par la non maîtrise de la langue de Molière.

african-grandfather-young_tv4715_03.jpg picture by maddyspaceHeureusement pour moi nos grands parents ne se sont pas mis au français parce que j’aurais perdu la possibilité recevoir mon héritage culturel de l’intérieur, par le biais de la langue et des échanges avec les miens. C’est par eux que j’ai intégré les mots, les sons, les onomatopées uniques propres au Duala. C’est grâce à ce nécessaire apprentissage qu’aux pieds de mon grand père j’ai entendu des légendes fondatrices de l’être Sawa comme l’histoire mémorable de Jeki la Nyambe. C’est grâce à ce passage obligé pour être reliée avec mes aïeux que j’accède aujourd’hui à des intimes de moi qui s’insèrent je le découvre peu à peu dans un intime du peuple Sawa, le peuple de la Côte, celui dont je suis issue. Malgré tout, parce que cette langue est venue à moi comme une seconde langue, une langue apprise en second importante mais pas vitale, pas essentielle pour bâtir mon futur, j’en ai une maîtrise largement discutable. C’est probablement ce qui explique des lacunes dans mes enracinements et des expressions qui me sont propres et qui provoquent des explosions de rire dans ceux qui m’écoutent alors que je m’aventure dans certaines expressions en Duala. Mais je persévère. Cette langue est mienne et gravée en moi, et je ne l’abandonnerai pas. Les lacunes, j’essaie de les combler par la connaissance progressive de notre histoire, de mon histoire, de celle que je voudrais transmettre à la génération d’après pour la relier à celles d’avant.

L’expérience d’une migration durable m’a enseigné et m’enseigne encore qu’un profond enracinement dans ce que l’on est et dans le lieu d’où l’on vient permet d’accueillir l’ailleurs sans craindre de se perdre. Elle permet d’accueillir les changements intrinsèques à la migration tout en gardant une continuité au coeur de l’inévitable changement. Demeurer le même dans l’essentiel de l’être. Elle permet de recevoir sans être trop ébranlé les écueils liés à l’altérité et parfois au rejet de sa différence.

Cette expérience migratoire m’enseigne que c’est dans la négation des origines que l’on court le risque de planter les semences des ébranlements futurs, pour soi ou pour sa descendance. La connaissance précoce de ses racines peut à mon sens être un bouclier contre les replis identitaires sismiques né d’une découverte tardive de ses racines au détour d’un rejet de la terre de migration. Si l’on sait d’où l’on vient et qui l’on est, si l’on a une histoire et des référents mythologiques positifs et constructifs, alors les vêtements identitaires dévalorisants proposés par l’autre par celui qui nous méprise, par celui qui rejette sur le prisme de la différence glisseront sur nous sans nous marquer. Je le crois de plus en plus alors que je regarde quelquefois passer des enfants africains de la diaspora qui, bien qu’ayant tout la panoplie vestimentaire de la modernité ont le regard vide d’histoire, mais habité par la défaite, la colère ou la résignation. Il y en a des zombies dans la nouvelle génération, façonnée par l’absence d’ancrage identitaire positif, n’ayant à disposition que celui de la honte et de la dévalorisation de ses origines. S’il est des plafonds de verre à combattre dans les sociétés dans lesquelles nous vivons, il est impératif de faire exploser tous les plafonds de verre intérieurs. Rien ne doit empêcher un être d’être lui même dans complexité et dans la totalité de tout ce qui forme l’identité d’un être. Sa relation au passé, sa place dans le présent et ses capacités à se projeter dans le futur me semblent de ce point de vue liés. L’explosion de ces murs et plafonds de verre intérieurs relève pour moi de l’urgent et du nécessaire.

A suivre



2 commentaires

  1. elisabeth 9 septembre

    « Le regard vide d’histoire » : j’ai connu une Marocaine qui avait perdu sa mère (elle n’était pas décédée mais avait coupé les ponts) à l’âge de 2 ans et cette Marocaine a aujourd’hui 52 ans. Elle a toujours vécu en France. Je peux te dire qu’elle présente des troubles psychologiques à cause de son histoire troublée… malheureusement, elle n’a pas connu l’affection d’une famille. Toute sa vie elle cherchera pourquoi, et pourquoi … sa mère lui a manqué et son père n’a pas su lui offrir ce qui était important. N’a pas su lui raconter, lui parler de ses ancêtres.

  2. natureinsolite 17 septembre

    Ani sou Malaïka, i kakene wa?
    Pardon pour avoir passé tant de temps sans passer chez toi. En fait, si, je suis venue par ici, mais je n’ai pas pris le temps d’écouter les musiques, et donc je n’ai pas mis de commentaires… Et oui, je te l’assure, j’étais très souvent en lien avec toi par la pensée!
    Et merci pour tes passages chez moi, toujours fidèle au petit peuple et … à moi!

    La langue de tes racines ne peut que résonner en toi, tout comme la musique et le rythme de ton pays; elle t’appelle; elle est enracinée dans tes cellules! Tout comme l’histoire de ton pays aussi! Tu as une bonne vision de la vie et des « choses » Malaïka, et cette quête est nécessaire!!!
    C’est étrange, juste avant que tu passes, je recevais un mail d’un jeune ami du Burkina Faso. Il me parlait justement de cette langue, le Dioula… C’est ainsi qu’il la nomme. Il m’écrit que c’est une langue parlée dans de nombreux pays Côte d’Ivoire, Mali, Niger, Togo… avec quelques variantes je suppose.

    Promis, je passerai d’ici la fin de la semaine pour découvrir ces chaudes et belles musiques!
    Ka dougou niou mân deme.
    Allah ka aôn be deme.
    Anbedoni. Je t’embrasse. Marie.

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