La transmission du socle identitaire et culturel : la naissance de milliers d’étoiles au coeur des larmes de nos enfants (quatrième partie)

Misodinanguengueti.jpg picture by maddyspacePendant longtemps, à cause de mon histoire familiale personnelle, j’ai cru que le français était ma langue maternelle, puisqu’elle était la langue essentielle de mes échanges avec mes parents. Depuis le temps a passé et des événements essentiels, parfois traumatiques m’ont révélé l’enracinement dans la langue qui fonde mes racines. Cette langue traversant toute la palette de mes émotions pour les exprimer en mots, en onomatopées, voire en soupirs aux accents spécifiques. Ce rapport à la langue s’accompagne parfois de mouvements corporels que je découvre pouvoir faire bien que ne les ayant pas expérimentés auparavant. Il faut croire que s’il est vrai que l’on s’enracine dans une culture, il semble tout aussi vrai que cette dernière s’enracine aussi en nous. Il m’apparaît de plus en plus qu’il est un langage corporel propre à ma culture qui fait partie de moi et que je découvre alors qu’il s’exprime naturellement en moi. La langue de mes père est visiblement en moi un langage non verbal. Elle est l’écho de ma culture, de l’histoire des miens, des scènes de courses de pirogues sur le fleuve Wouri, des luttes traditionnelles sous le grand fromager, des contes et légendes racontées par la voix de mon grand père, des mythes fondateurs dont le chant se transmet de génération en génération. La découverte et l’appropriation de tout cela ont posé en moi des fiertés et des liens pérennes avec ma terre, avec mon pays, mon village, et mes racines.

78310193.jpg image by maddyspaceJe reconnais avoir une maîtrise sémantique bien approximative de la langue de mes pères devenue mienne par héritage et par apprentissage. Je reconnais que cette maîtrise ne s’améliore pas avec la distance et le manque de pratique. Malgré ces failles je l’ai inscrite en moi. Je porte en moi la langue de mes pères avec son univers sonore, sensitif, culturel. Mes onomatopées essentielles ont leur source près du fleuve Wouri. Onomatopées d’extase, de douleur, de joie, d’ironie, de défi, d’amour, elles sont gravées en moi par les nuances propres à la langue de mes pères. La transmission de la langue est l’un des secrets de l’être Duala que j’ai reçu de mes pères par «  l’accident  » de «  l’illétrisme  » des mes aïeux. La langue est encore pour moi une clé d’entrée dans le «  nous  » qui constitue le socle identitaire des miens. Plus je prends conscience de la fonction essentielle de la langue plus je réalise la profonde ineptie qui structurait la pensée selon laquelle on lierait la nationalité française au renoncement à la langue de ses pères. Mais quelle génération de zombies on voudrait préparer pour la France ! Au secours…

Pourquoi la quête des origines, la connaissance de ses racines et leur appropriation le cas échéant par la langue serait elle dangereuse ? Même si la comparaison a des limites évidentes, aurait-on idée de reprocher à un enfant adopté sa quête des origines histoire d’unifier son histoire et les parts de son être pour avancer ? Ca n’aurait pas de sens.

La richesse, la dimension essentielle de la langue et de la culture de mes pères m’apparaît d’avantage aujourd’hui probablement à cause de la distance, sous l’effet de la maturité, sous l’effet d’une quête croissante d’essentiel et du désir de transmettre ces essentiels aux générations d’après. Il est des valeurs qui sont transmises par l’éducation nationale, par des ancrages républicains ou autres et ce sont des valeurs reconnues avec raison comme essentielles. Ce sont des valeurs que l’on retrouve dans toutes les strates de nos tissus sociaux. Mais il en est d’autres qui se perdraient si nous ne prenions pas la décision de la transmettre, si nous ne décidions pas dire à nos enfants l’histoire de leurs pays, leur histoire. On va arrêter le coup de la bibliothèque qui brûle pour structurer la transmission inter générationnelle. Quand ils iront à la rencontre de leur histoire, des histoires spécifiques à leur village, à leur pays, à leur continent, il y aura, comme dans la chanson dont il est question plus haut, des étoiles qui illumineront leurs regards. Etoiles parce qu’ils découvriront un socle de référence fondateur, des histoires mythiques ou réelles, des histoires qui fondent ce «  nous  » grâce auquel il sauront n’être pas seuls où qu’ils aillent. Ce socle de référence grâce auquel ils sauront qu’un cordon ombilical invisible les enracine dans une histoire, dans une lignée, dans un autre héritage qui vient les enrichir. Il sauront, particulièrement ceux de la diaspora que ce cordon ombilical les relie aussi à une terre même lointaine sans remettre en cause d’éventuels enracinements en terre d’adoption. Ils découvriront les raisons d’être fiers de leur héritage et de leur histoire. Ils découvriront qu’il n’y a pas de honte à être issus de la terre de leurs pères. Ils découvriront que pour se réaliser ils n’ont pas besoin de nier des pans entiers de ce qu’ils sont. Des étoiles de fierté, de réconciliation avec l’histoire et par conséquent avec soi.

77516863.jpg image by maddyspaceLe chanteur dit avoir vu naître dans les yeux de son fils des milliers d’étoiles et des larmes alors que ce dernier découvrait des images d’Epinal de sa terre d’origine. Emerveillement et émotion d’un petit enfant vivant en occident qui, à peine dans l’âge de raison qui découvre le pays dont il est issu. Quel cadeau fait à un enfant que celui de l’enraciner dans son héritage alors qu’il est encore petit, et qu’il arrive à un âge où il peut comprendre. L’âge de raison. Quel privilège pour un parent que celui de voir naître des étoiles dans les yeux de son enfant. Quel bonheur que celui de voir se lever dans son regard des astres précieux qui éclaireront son parcours alors qu’au fil de la vie il se construira. Et ces larmes d’émotion qui semblent dire en écho aux étoiles «  je sais d’où je viens, je découvre une part de moi que je connaissais pas. Une part de moi dans laquelle courent des gazelles, et léopards et autres animaux mythiques. Une part de moi qui m’enracine dans un lieu qui n’est pourtant pas la terre sur laquelle je vis »

J’aime les mots de bénédiction du chanteur à son fils «  va mon enfant le ciel et la terre te protégeront et toutes sortes de portes s’ouvriront si tu sais lire entre les lignes[…] sache lire entre les lignes, sache entendre entre les mots  »

sb10069771aa-001.jpg picture by maddyspaceLire entre les lignes, entendre entre les mots grâce à la connaissance de son histoire, grâce à l’enracinement à sa terre. Entendre le battement de cœur, les rythmes et les respirations de la terre mère. Entendre la mémoire de son peuple. Entendre ce que ne se dit pas mais que l’on entend parce qu’on adopte et on respecte ce que l’on découvre. Et cet enfant qui sait concilier son enracinement identitaire à ses enrichissements venus de connaissances plus «  universelles  » peut déployer ses deux ailes et voler très haut à la rencontre de lui même. J’aime à penser que ces enfants complets sauront  comme les aigles trouver les vents ascendants qui les conduiront vers les sommets magnifiques de la réalisation de soi.

J’aime l’idée que des milliers d’étoiles jailliront des larmes de nos enfants. J’aime l’idée qu’en écho à ce chant des parents pourront dire :

«  Neni so nguengueti i ma panya o miso ma munami  »

«  J’ai alors vu des étoiles briller dans les yeux de mon enfant  »

«  Neni pe misodi mi ma sulea o miso ma munami  »« 

 J’ai aussi vu des larmes couler des yeux de mon enfant « 

Je vous laisse découvrir le chant dont il est question depuis le début de cette réflexion. D’avoir pris le temps de me lire, vous méritez une récompense plus concrète que ma considération (sourire). En avant la musique et en avant la basse !

Amitiés et à bientôt

rzfw8uv8.gif image by maddyspace

Etienne Mbappe : Miso ma munami

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7 commentaires

  1. binicaise 29 août

    Ce que tu ecris là irait droit au coeur de ceux dont on a empêché au nom de la République une et indivisible de garder la connaissance de leur langue, « il est interdit de parler breton et de cracher par terre » .
    Je vis en Bretagne et je peux te dire que les bretons aimeraient que l’on ne tue par leur langue , pour la Basse Bretagne : le breton, moi j’habite en pays gallo le breton n’était pas pratiqué…..c’était le gallo. Ils ne renient pas pour autant la France ils sont bretons, français et européens
    La langue représente la culture d’un peuple et on ne peut savoir où l’on va si l’on ne sait pas d’ou l’on vient……
    Tu nous a offert là un beau texte.
    Bises Jacqueline

    Dernière publication sur Binicaise : Blog en pause pour une durée indéterminée.

  2. Malaïka 29 août

    Merci Jacqueline pour ton apport qui m’enrichit.
    Je crois que le besoin d’enracinement touche à l’universel et que nous sommes en fait la somme d’une agrégation d’identités qui vont d’une identité « micro » à celles plus globales.
    La peur de se perdre dans la globale et les replis identitaires naissent probablement aussi de la fragilité des identifications primaires. Se reconnaître et se définir comme breton n’est évidemment pas un rejet de l’identité française, voire européenne mais une affirmation d’une part importante de ce que l’on est. Plus l’on empêche l’épanouissement de nos micro identités plus elles risquent de devenir revendicatives pour certaines personnes et là elles pourraient se révéler dangereuses pour une cohésion d’ensemble. C’est un domaine si complexe et pourtant essentiel.
    Bises Jacqueline et encore merci.

  3. MBOA 29 août

    Sister Malaïka,

    J’ai eu des larmes à la lecture de ce texte assez poignant et combien difficile pour les « brutalisés » que nous sommes.
    Ta langue est la mienne et sommes ici entrain de communiquer avec une autre langue, celle qu’on nous a imposée par la violence et la brutalité.
    Nous la transmettons à notre progéniture tout naturellement et ce faisant, nous les éloignons de ce qu’ils sont, de leurs racines.

    Dans tous les cas, merci pour cette prise de conscience des brutalisées et j’espère qu’à la lecture de ce texte, le bourreau comprendra s’il a un seul instant le remord, tout le mal qu’il a causé et cause. J’ai lu également l’espoir que comporte ce joli billet et qui nous rappelle tout simplement que quelle que soit sa durée dans l’eau, le tronc d’arbre ne deviendra jamais un caïman.

  4. Milla 30 août

    bonjour Malaika,

    superbe, j’adhère totalement a ce contenu, en juin je suis allée au musée quai Branly voir l’expos Paracas, j’ai pu visionner un documentaire réalisé par des ethnologues qui évoquait la disparition progressige de dialectes, la langue s’universalise alors que ce qui faisait la richesse du monde était aussi cette différence…

    personnellement, je suis berbère, je le comprends assez bien, mais dans ma famille, seuls les parents la parlaient, nous, les enfants la comprenions, c’est tout, puis avec le temps, peut etre un peu l’age aussi, l’environnement, même si je sens ce dialecte comme faisant partie intégrante de mon identité, je sens aussi l’avoir un peu oubliée, je la perds en quelques sorte…alors que je parle parfaitement l’anglais par exemple, mais n’est ce pas le cas de nombreuses personnes qui ont une double culture …

    merci Malaika pour ce rappel, bisous

    Dernière publication sur MYLENE K : PAUL SIMON - GRACELAND... Obvious Child

  5. Brigitte 30 août

    C’est vrai que je parle mal la langue de mes racines et je le regrette vraiment. Un manque quelque part.

    Bises Malaïka

  6. Minipoucine 31 août

    Un bien joli témoignage que tu apportes là.
    Quant à la chanson, je pars à la découverte de cet univers musical et j’aime toujours autant faire ces découvertes. Merci.
    Bisous.

  7. elisabeth 9 septembre

    Bonsoir Malaïka,

    Je n’étais pas venue depuis un bon moment étant prise par la préparation de mon 3 ème recueil et tout en faisant tourner mon blog.
    Je peux te dire qu’à ta naissance tes parents t’ont donné des bagages de toutes sortes. Ce sont tes parents et tu hérites d’eux.
    Tes notes sont très émouvantes, je te remercie et t’envoie de gros bisous également.

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