Devenue l’autre

Bonsoir à vous,

Je vous partage un autre de mes textes écrits en septembre de l’an dernier, il est l’un des textes fondateurs de ce blog. Parce qu’il me tient à coeur j’ai eu envie de le remonter pour vous permettre de le découvrir. Je vous souhaite une bonne semaine.

Amitiés 

orientale.jpg picture by maddyspace

Je devais être en 6ème quand un événement s’est produit à Douala, ma ville. Des gens de mon pays ont été rapatriés du Gabon. Ils étaient des étrangers là-bas, partis dans ce pays pour chercher un eldorado, une vie meilleure. Ils rêvaient de fortune, ils sont revenus humiliés et brisés.

Des familles entières étaient parquées à « la maison du parti » et nous avions sur eux un regard de curiosité. L’adulte que je suis revisite ce que l’enfant d’alors a vu et je peux imaginer la détresse de ces gens. Je peux imaginer l’humiliation du père de famille frappé sous les regards de son épouse et de ses enfants. La détresse de ceux qui devaient repartir à zéro dans leur pays qui n’était pas prêt à leur offrir l’équivalent de ce qu’ils avaient perdu.

Avec des camarades de classe nous allions devant « la maison du parti » et regardions ces gens parqués dans ce lieu. Avec du recul, je crois que nos yeux curieux étaient intrusifs pour ces personnes déjà traumatisées. Chassées d’un pays sous des regards de haine, accueillies dans le leur par des regards de curiosité. Ils n’étaient réellement les bienvenus nulle part, ils étaient les autres, même pour nous leurs compatriotes. Cette pensée me ramène dans le présent et je pense aux familles parquées dans un gymnase à Cachan sous l’oeil des caméras. Quelles conséquences à cette publicisation de la détresse ? J’ai conscience de l’instrumentalisation des caméras de part et d’autre mais je me demande si ce ne sont pas ceux dont la vie et la détresse sont déshabillées dans les journaux télévisés qui paieront le plus lourd tribut à cette médiatisation.

Au Gabon à cette époque le Camerounais était l’autre, cristallisant les raisons de la colère et de la xénophobie. A la même époque le Tchadien ou le Centrafricain étaient l’autre pour le Camerounais. Il était celui que l’on se croit autorisé à mépriser parce qu’il est venu chez nous chercher une vie meilleure manifestant par cet exil que notre pays est meilleur que le sien. De fait alors, nous valons mieux que lui. Alors avec condescendance on pouvait le regarder faire les petits boulots perçus comme indignes. En Côte d’Ivoire, c’était le Voltaïque comme on appelait alors le Burkinabé qui avait le triste privilège de cette sinistre altérité.

Chacun pouvait devenir l’autre à un moment de son histoire ou dans un espace géographique spécifique. Les regards traqués des traumatisés de la maison du parti racontaient qu’ils se savaient désormais « autre » au cœur même de leur pays d’origine.

L’altérité, porteuse de tant de fantasmes et de projections négatives. L’étranger, celui qu’on ne connaît pas, qu’on ne veut pas ou qu’on n’ose pas désirer connaître. Celui qu’on résume par le bruit, l’odeur, l’accent, et même par la cambrure ! Il faut l’avoir entendu pour le croire. L’autre nié dans son être à part, dans son droit à l’unicité et résumé dans une catégorisation absurde et imbécile. Avec quelle facilité rangeons-nous « l’autre » dans une case qui nous sécurise.

C’est bien connu « le français est… », « le camerounais est… », « le portugais », « le burkinabé », « le juif », « le blanc », « le noir », « l’arabe », « l’asiate » et que sais-je encore ? Tant que nous classons chaque individu dans les grandes catégories de nos xénophobies et de nos peurs de ce qui est différent, nous n’avons pas besoin de prendre le risque ou simplement la peine de découvrir l’autre dans sa vérité.

Quand j’étais en 6ème j’ai vu des personnes parquées dans un lieu, victimes d’une perversion de l’altérité. Aujourd’hui je vis en terre étrangère, et pour beaucoup je suis cette autre chargée de fantasmes détestables. Fantasmes qui sont attisés par des personnes bien souvent irresponsables dans des périodes à enjeux électoraux majeurs. Porter ces projections de l’autre peut être dévastateur si l’on ne sait pas qui l’on est. Savoir qui l’on est permet de demeurer soi au milieu de la violence de cette détestable altérité et de ne pas se laisser enfermer dans des définitions nées des présupposés de l’ignorance et de la bêtise.



7 commentaires

  1. Kans 19 octobre

    « L’enfer c’est les autres » (Jean-Paul Sartre).
    C’est bien connu ca!

    Et surtout, à la différence du dernier spectacle de Gad Elmaleh, eh bien « l’autre ce n’est pas moi! ».

  2. Titophe 19 octobre

    Hello,

    C’est un très beau texte. Ton aisance à manipuler l’abstrait de certains concepts est étonnante.
    Le rejet que tu décortiques ici est effectivement universel. L’ignorance est-elle à l’origine du rejet? Peut-être, oui, mais pas seulement. La peur, des autres et aussi de soi, sont une autre composante que tu mets en lumière. Car « Savoir qui l’on est « , comme tu le dis, c’est prendre conscience, et cette prise de conscience ne peut venir que par le questionnement. La peur de ce questionnement est le verrou. Seuls ceux qui sauront nous réconcilier avec nous-même, qui sauront nous donner la force d’affronter les bonnes questions, pourront nous amener à faire sauter ce verrou.
    C’est seulement en nous connaissant nous-même que nous nous reconnaitrons en l’autre.

    Bonne journée
    Titophe

  3. binicaise 19 octobre

    A l’autre avec sa différence il fait peur ……ou on se sert de lui pour attiser les peurs……. le chomage dont il « profite » lui…comme ci c’était un privilège….les déficits qui sont toujours la faute de l’autre …….
    Mais au fait c’est qui l’autre eh bien c’est tout ce qui n’est pas Moi……et là on comprends pourquoi la tolérance est le seul moyen de vivre en société…
    Pour être l’autre pas besoin de couleur de peau différente , tu dis les français sont…. mais les auvergnats ne sont pas comme les bretons etc…..d’un village à l’autre on est étranger, vous n’êtes pas d’ici vous çà s’entend et je suis l’autre à Binic.
    Bonne journée bises Jacqueline

    Dernière publication sur Binicaise : Blog en pause pour une durée indéterminée.

  4. Titophe 19 octobre

    Re-bonjour

    Juste pour donner un lien vers un ancien billet dont le sujet est l’altérité justifiant le recours à la violence.

  5. fleurdesel 19 octobre

    Bonsoir Malaïka,
    encore un texte très touchant…
    Quand on est enfant, on regarde avec des yeux différents, de curieux, avec de l’innocence… Adulte le regard est bien différent…
    Ne pas juger serait un bonheur, malheureusement les différences sont tellement faciles à trouver et à dénigrer… Et ce n’est pas simple de gérer ses propres différences face à des gens qui s’enfermenet… Mieux vaut ignorer ses personnes, et être fier de ces différences!

    Bisous et bonne soirée à toi.
    Fleur de Sel

  6. Eddy 22 octobre

    Une chose est certaine: l’humanité file du mauvais coton. Elle n’a pas encore compris que l’autre c’est moi. Sans moi, il n’y a pas l’autre, et sans l’autre, il n’y a pas moi. (heu, malaika, ton aspirine, tu la veux avec un verre d’eau ou du jus d’orange?)
    Et chaque fois que je fais du mal à l’autre, je le fais à moi. Et ca se retourne tôt ou tard contre moi.

  7. danyboy 24 octobre

    hello! en passant « chez binicaise », j’ai vu ton adresse, alors comme j’ai un peu de temps cet après midi, je flâne sur le net… bonne journée @+ sans doute

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