Le Protecteur

Je me souviens comme si c’était hier du soir de son élection. C’était un soir de liesse pour ceux qui comme moi avaient donné leur suffrage au candidat devenu président. Le candidat qui se targuait de parler comme le peuple, de parler un langage accessible à tous, de parler au nom du peuple, des petites gens. Il était celui qui allait parler pour nous et défendre nos intérêts jusqu’à la tribune des nations unies. J’étais dans la salle lorsqu’à la fin de la campagne présidentielle il avait ouvert les bras et dit son désir de nous protéger, de protéger chacun de ses concitoyens. Il parait que c’est ce discours qui a assuré sa confortable élection. 

Aussi stupide que ça me paraisse aujourd’hui, je me suis sentie rassurée par ses mots. Je ne réalisais pas alors que je venais de faire un pas essentiel dans la cession à autrui de ma liberté d’être et de faire, de ma liberté de penser. 

Ce soir là, au Parc des Expositions, j’étais absorbée dans la ferveur populaire. Par ses mots le candidat, mon candidat redonnait du lustre à mon pays dont la grandeur d’antan était consignée dans les livres d’histoire. Des nations autrefois pauvres ou à la traîne faisaient preuve d’un dynamisme tel qu’il en faisait de redoutables concurrents sur les marchés mondiaux. La redéfinition des positionnements des nations sur la scène internationale, le recul de mon pays dans des domaines dans lesquels nous nous étions habitués à le savoir premier touchait à notre orgueil national et individuel de manière inconsciente. Notre candidat nous promettait de remettre la nation sur la selle et de lui restaurer sa fierté perdue. Pendant qu’il parlait il semblait me révéler des sentiments que je ne savais pas éprouver un intense sentiment d’appartenance à la nation. Oui je voulais que ma nation soit l’une des premières dans le concert des nations. Je voulais que mon pays soit à nouveau le premier dans l’exportation de blé et de maïs. Je voulais que de nouveau comme le promettait le candidat la recherche fasse des découvertes majeures. Oui nous aurions des prix nobel. Le monde serait à nouveau envieux de notre prestige et, comme cinq siècles avant, les jeunes nations s’inspireraient de nous. Je rêvais de voir des philosophes de mon pays se lever pour penser l’homme, pour penser le rapport de l’homme à son environnement et à l’autre. Je rêvais de voir la pensée venue de mes compatriotes influencer les modes de pensée de mes contemporains. Alors que je le regardais, debout sur l’estrade, les bras ouvert pour étreindre la nation j’étais prise d’une intense émotion. D’incontrôlables ondes à ma surprise jaillissaient de mes paupières. J’étais un peu embarrassée de ce débordement visible de mes émotions. Je communiais avec le futur chef de la nation et comme en religion je voulais vivre cette communion avec les autres.  Je me souviens du moment où  mon regard a croisé celui de mon voisin de gauche, sans un mot, nous nous étions compris. Nos mains se sont trouvées tout naturellement, comme des frères dans la foi adorant ensemble. Communion avec notre inspirateur. Ma voisine de droite pleurait d’émotion, nous avions trouvé notre messie. La ferveur était palpable depuis les plus jeunes jusqu’aux personnes âgées. Les bras ouverts revêtaient forcément une dimension christique et le paraient de la capacité à nous entraîner dans le miraculeux. La personne âgée savait désormais qu’elle ne serait plus agressée chez elle, la mère du collégien savait que celui qui promettait de nous protéger veillerait à ce que son enfant ne soit pas ou plus jamais racketté. Je savais qu’en rentrant le soir je n’aurais plus à avoir peur d’être agressée. Je savais que jamais plus je ne revivrais ce que j’avais subi un soir sur le terrain vague qui menait à mon domicile d’alors. Il était là, sur l’estrade, mon Protecteur, celui que je ne savais pas espérer. En dépit de tout bon sens je le croyais capable d’intervenir dans le moindre aspect de ma vie. J’avais une vision « orwellienne » de son rôle, mais aussi étrange que cela puisse paraître je n’en étais pas oppressée. Mais pour moi ces bras ouverts, même s’ils prenaient l’aspect d’une profusion de caméras qui nous suivaient même dans l’intimité étaient rassurants. Le Grand Frère veillait sur nous. Plus qu’un grand frère il se proposait d’être pour nous un père. Le problème c’est que l’on n’est pas père sans fils et filles, voire sans enfants. Pour qu’il soit notre père, nous devions assumer le rôle d’enfants et l’histoire allait montrer que l’infantilisation atteindrait plus tard des sommets inimaginables alors. 

Il se trouve que dans cette salle du Parc des Expositions, j’ai cédé une partie de mes prérogatives au protecteur qui s’offrait à moi et que j’accueillais sans réserve. Je me souviens encore qu’il n’y a pas si longtemps j’étais incapable de contester la plus petite des décisions de celui qui était devenu le chef d’Etat. Je n’aurais jamais cru abdiquer mon sens critique. Je me souviens avoir été longtemps étonnée des personnes qui cédaient au culte de la personnalité de leurs gouvernants. Saddam Hussein, Mussolini, Staline, les chefs d’états de pays sous des régimes dictatoriaux et leurs immenses portraits sur les bords des routes m’apparaissaient jusqu’alors grotesques. Indomptable dans l’âme, je m’étais persuadée que même sous le régime nazi, j’aurais été de ceux qui n’auraient pas plié, pas fléchi le genou devant le dictateur. Comme il est aisé de réécrire l’histoire et de se donner un rôle héroïque. A ma grande surprise, quand je revois le fil de mon histoire récente, je me dis que ce que j’ai vécu aura au moins eu le mérite de relativiser mon rapport à moi-même, à la trop haute opinion que j’avais de moi et de mon sens critique. On n’est jamais totalement à l’abri du risque dictatorial. Cette expérience aura eu le mérite de m’inciter à la vigilance, à la vigilance en ce qui concerne l’indépendance de ma pensée. Je suis par ailleurs devenue moins péremptoire dans mes assertions et moins encline à juger mon prochain. J’ai aujourd’hui davantage d’interrogations que de certitudes. Ca aide à entretenir l’humilité. Je n’ai plus d’autre certitude que celle de croire fermement qu’aucun être humain n’est mandaté pour être mon sauveur omniprésent, omniscient et omnipotent. Je sais aujourd’hui qu’investir un être humain de cette fonction c’est courir les plus grands des risques. 

Ah cette soirée place de la révolution, le soir de notre victoire aux élections. Nos visages émerveillés contemplaient notre héros et sa famille sur l’estrade et nous savions qu’une ère nouvelle avait commencé. Nous avions placé à la tête de l’Etat celui que nous attendions. Je me souviens du discours qui appelait au rassemblement des forces vives de la nation. Il promettait que chacun de nous trouverait sa place, sa vraie place dans la nouvelle société qu’il nous promettait de bâtir pour nous. C’est seulement aujourd’hui, comme je réentends dans ma tête les discours d’alors, je réalise que le « Je » primait sur le « nous ». Le « nous » «était plus opportuniste que porteur de partage ou de coresponsabilité. 



4 commentaires

  1. Michelotte 23 août

    bonsoir ma copine : je n’ai pas tout lu mais encore une belle histoire merci mon écrivain préfèré..
    je te fais un gros calin
    de Michelotte

  2. binicaise 24 août

    Merci pour ta visite je suis contente que tu apprécies les compositions et surtout la deuxième qui est ma préférée.
    Bonne journée bisous Jacqueline

    Dernière publication sur Binicaise : Blog en pause pour une durée indéterminée.

  3. Malaïka 25 août

    Merci à toutes les deux pour votre visite. Je vous souhaite un merveilleux week-end. Bises

  4. natureinsolite 28 août

    c’est de ces gens-là qu’il faut le plus se méfier, ceux qui se prennent pour Dieu le Père, ceux qui parlent « je » au lieu de parler « nous »…
    ces dictateurs en puissance ont un tel charisme qu’ils embobinent un peuple et s’embobinent eux-mêmes!

    Oui et c’est cela qui fait peur. Cette capacité de fasciner le peuple au point de lui faire perdre l’exercice légitime de l’analyse. Merci pour ton apport à cette question. Bises

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