Et pendant ce temps à Dakar…l’avènement du concept de « l’homme africain »

pensive.jpg picture by maddyspace

Hier soir en lisant un hebdomadaire consacré à l’information j’ai failli perdre mon dentier. La seule chose qui m’en a gardée figurez-vous que c’est le fait de ne pas en avoir. J’aurais eu un dentier qu’il aurait fusé de mes lèvres en même temps que la consternation et autres sentiments éprouvés à la lecture de cet article. Oh ce n’était pas un long article mais ce qu’il rapportait était effarant. Il n’est pas question ici d’être pro ou anti, d’être de gauche, de droite ou du centre, c’est juste une indignation née d’une lecture qui m’a choquée.

 

Il ne nous a pas échappé que le président de la république Française a fait une escale remarquée à Dakar et qu’il s’est exprimé devant un parterre d’étudiants. Oh j’ai bien vu des extraits de son discours à la télévision, j’y ai perçu sans grande surprise la répétition larvée d’une certaine posture de la relation France-Afrique. Jusque là rien de nouveau sous le soleil. Mais voici qu’à la lecture du journal mes bras se dévissent et tombent (c’est une image mes deux bras physiques sont bien là) Clin doeil. A la lecture de ce journal j’ai cru rêver.

J’ai entendu le président de la république parler de « l’homme africain« , homme qu’il a pris soin de définir dans son acception générique (ouf !). Il ne s’agit pas du masculin mais de l’humain africain. Et voici qu’il en parle avec des mots qui résonnent dans mon africanité et dans mon humanité comme intolérables, inacceptables, offensants, insultants. « L’homme africain » (« l’humain« ) en moi en moi se cabre, réduit qu’il est dans un discours aux relents paternalistes à n’être pas capable de s’inventer un destin. « L’homme africain » en moi se cabre face à des généralités insultantes noyées sous des poncifs et des mots comme « respect » « co-développement ». Ne voulant pas laisser mon opinion être faite sur des extraits de discours, je me suis donné pour mission (votre mission si vous l’acceptez…) de lire le discours en entier. Ce soir j’ai pris le temps de le lire. Quinze pages mes amis ! Quinze pages avec de pauses indignées, des moments où l’indignation disputait la première place au rire. Mon dentier imaginaire a fait quelques excursions hors de mes lèvres interloquées. Abracadabrantesque comme dirait l’autre ? Bon je dois à la vérité de dire qu’il y a eu des moments où mon dentier est resté en place.

Vous pouvez lire le discours en cliquant sur le lien qui est en fin de billet.

Je vous laisse découvrir quelques uns des extraits qui m’ont d’autant plus choquée que la dérive ethniciste du discours présidentiel n’a pas été jugée suffisamment importante pour être relayée par les grands médias en France. Tolérerait-on de tels propos dans un autre contexte ? En sommes nous à un tel niveau d’anesthésie générale qu’on ne se laisse plus choquer par des propos tels que celui-ci ? Ou alors, hypothèse que je n’exclue pas complètement suis-je trop susceptible sur le sujet ? Indeci

J’ai la faiblesse de croire que j’ai un certain recul analytique des faits bien qu’incluse dans cet « homme africain » qui semble être davantage dans le ressenti que dans la pensée, dans le fantasme d’un passé mythique qui l’empêcherait d’embrasser le réel. J’ai la faiblesse de penser que j’ai accès à l’analyse et au recul. J’ai la faiblesse de penser que je ne suis pas qu’émotion et qu’il m’arrive d’avoir accès au privilège hellénique de la raison. Il se touve qu’avec un minimum de recul je ne peux trouver ces propos acceptables. Pour notre malheur Senghor a dit un jour que l’émotion est nègre et la raison hellène. Quelle beau prétexte pour l’infantilisation de l’africain n’est-ce pas ? Si l’émotion est une « chute de la conscience dans le monde magique » selon Sartre, si la perception présidentielle de l’africanité est celle là, alors je comprends mieux ses propos emphatiques sur le « merveilleux » et le « désenchantement » de l’Afrique. Mais cette définition je la récuse au nom de la diversité de l’Afrique, de l’Africain, de l’humain. Je trouve intolérable qu’un homme d’Etat ose parler à un autre pays, et par extension à un continent au nom de son pays avec des propos tels que ceux qui suivent.

« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.

Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. ( Surpriseje rêve ou bien il a osé dire cela ?)

Ecoutez la suite :

« Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable ou tout semble être écrit d’avance.

Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin.SurpriseSurprise Surprise  »

« L’homme africain » en moi est il trop susceptible en se sentant insulté par cette assertion ? Comment peut on affirmer une chose aussi insultante sans s’interroger ? Est-ce le sentiment de parler à un être inférieur qui n’aurait pas la force, la capacité ou la ressource de s’indigner. Est-ce l’habitude d’un paternalisme haïssable tellement intégré que l’on ne le reconnaît même plus quand il s’exprime ? Comment un président étranger ose t-il venir dans un pays souverain et se sentir autorisé à tenir de tels discours ? Je me souviens des indignations légitimes pré seconde guerre d’Irak quand l’arrogante Amérique a taxé l’Europe de continent vieux et incapable d’être dans l’histoire. Arrognance vous avez dit arrogance ?

Et voici que le président français foule la terre d’Afrique, venu à sa rencontre avec « amitié » et « respect » pour lui asséner que l’homme africain par essence ne sait pas s’inventer un destin. C’est ethnique, c’est dans l’essence de l’être africain. Et personne ne dit trouve rien à redire à ce propos ? L’Africain par essence serait resté dans une dimension de l’enfance qui le prive de la capacité à se projeter dans le futur. La seule issue pour sortir de cette incapacité naturelle au progrès ce serait de ne pas craindre d’être moins africain ? Est-ce un caprice de l’homme africain en moi, enfant par essence qui tape du pied parce qu’on lui a fait une remarque qui fait que ce propos me choque ? Non je ne pense pas. Je me sens offensée par la globalisation, par les relents paternalistes, par le sentiment qu’on peut lui dire ce qu’on veut à cette Afrique là, vassale des nations par essence. Je me sens offensée qu’on accole le terme respect mutuel à de tels propos. Je trouve insultants les poncifs et autres généralités qui encadrent cette vision ethniciste de l’intelligence et de la capacité de faire et d’être de tout un continent et de ses fils fussent ils ou non de la diaspora. Oui je me sens insultée et repliée dans « l’émotionnalisme » (oui c’est un néologisme assumé) qui caractérise mon « homme africain » et je prends la voix d’Aretha Franklin pour réclamet un minimum de R.E.S.P.E.C.T.

Et le respect ce n’est pas que du discours, c’est aussi dans l’attitude et dans le regard que l’on porte sur l’autre.

Bien sûr il va sans dire que le discours du président de la république n’est pas fait que de ce que je souligne. Il y a des vérités de fond et il y a aussi des raccourcis saisissants qui m’interrogent sur ceux qui rédigent ses discours. Celui ci n’est pas bon même dans la forme, malgré les répétitions pour faire des effets de style avec dans l’arrière pensée l’idée de faire un discours qui reste dans les mémoires. Il y a la répétition emphatique du « ils ont eu tort », il y la répétition du « je sais ». Bref il y a à boire et à manger dans ce discours et selon les sensibilités et les convictions des uns et des autres, on peut ou non être d’accord avec le contenu et les analyses sous jacentes au discours.

Pour ma part, l’aspect ethniciste et paternaliste du discours me hérisse. Pour vous faire une meilleure opinion vous pouvez consulter l’allocution sur le site dont le lien suit.

http://www.elysee.fr/elysee/elysee.fr/francais/interventions/2007/juillet/allocution_a_l_universite_de_dakar.79184.html



31 commentaires

  1. Syl 15 août

    J’avoue que je n’ai pas eu le courage comme toi de lire le discours en entier mais je crois sincérement que j’en aurais tirer la même analyse… Je crois comme tu le dis que l’anesthésie est générale sauf peut être pour quelques rares personnes… attention au réveil car à en lire ces mots sur ce sujet en particulier plus ceux à venir… le réveil pour certains risque malheureusement d’être bien difficile !
    Il est vrai que la presse dans sa grande généralité à été plus étonnée de l’absence de Cécilia au Barbecue de Mister Bush que de la tenue de tels propos par son illuste époux… !
    Je suis toutefois heureuse que ni ton dentier, ni tes bras ne soient tombés (lol)… il y a pourtant de quoi.

    Gros bisous à toi et à bientôt, Syl

    Réponse :

    Merci Syl pour ton intervention. Je ne regrette pas d’avoir lu le discours en entier parce qu’ainsi mon opinion est fondée sur ma lecture des mots dits à Dakar par Mr Sarkozy. L’anesthésie que tu reconnais est effrayante d’autant qu’elle est médiatique aussi. Merci pour le parallèle avec le flan fait sur l’absence de la première dame à un barbecue. Ca montre l’importance donnée à l’Afrique dans le concert des nations et des continents.
    Bisous.

  2. christian JULIA 15 août

    tout ce qui transpirait malheureusement de cet homme se révèle petit à petit au grand jour ! France ! réveille-toi, ouvre les yeux! nous sommes mal barrés ! Ton analyse et ta perception sont bien vraies! tristement vraies!
    tendresses

    Réponse :

    Merci pour ta visite et ton commentaire. Il est réconfortant de rencontrer des personnes qui se laissent indigner par de tels propos. Merci

  3. binicaise 15 août

    Je suis entièrement de l’avis de Christian Julia et Syl nous ne sommes pas au bout de nos peines, lorsque nous allons découvrir l’homme qui a été elu.
    Je pense que les mots que tu emploies ethniciste et paternaliste sont encore bien « gentils », je n’ai pas lu l’intégralité du texte, mais ton analyse me suffit,
    cet homme me fait peur…….
    Ses « amitiés » m’effraient ………
    Bises Malaika, continue à nous ouvrir les yeux sur des sujets que peut être nous ne verrions pas.
    Toute mon amitié. Jacqueline

    Réponse :

    « Je pense que les mots que tu emploies ethniciste et paternaliste sont encore bien « gentils », » Je m’oblige à la mesure et à la tempérance. Je m’oblige à dompter les premières violences émotionnelles pour comprendre et transmettre mon regard sur les choses. Mon but n’est pas et ne sera jamais je l’espère d’inciter à la haine ou à des propos outranciers mais juste de livrer mes indignations et mon regard sur des choses qui me marquent. Il est clair que la violence symbolique de ce discours est terrible. Elle a des résonnances terribles dans l’africanité en particulier et dans l’humanité en général.
    Merci pour ta visite et ton commentaire et merci de recevoir mon regard sur les choses.
    Je t’embrasse


    Dernière publication sur Binicaise : Blog en pause pour une durée indéterminée.

  4. pivoine 15 août

    Je penses que ton article vaut bien deux comm, je viens d’émerger et mes neurones ne sont pas forcémment bien réveillés…

    Tu sais mister playmobil a bien osé utiliser les termes de Martin Luther King pendant les présidentielles, alors qu’il représente tellement tout le contraire, quand je disais dans les discussions politiques qu’il pouvait être dangereux on me riait au nez, je me trompes peut être mais ils ne vont pas rires bien longtemps, vu la vitesse à laquelle il tombe le masque.

    Une banque à pattes, un manque total de respect pour les différentes cultures et mode de fonctionnement si cela ne va pas dans son sens, une soif de profit, de bénéfice qui met à l’écart l’être humain, à force de fonctionner en portefeuille, il a oublié que ce sont les efforts des gens, le résultat de leur travail qui le font fructifié.

    a ne pas les respecter, voir les baffouer, Il va finir par avoir avoir de sacré problèmes…Liberté, égalité, fraternité…c’est bien joli de porter et représenter les couleurs de notre pays quand on n’en connait même plus la signification…

    Bien contente de faire partie de la vague rouge….

    Réponse :

    J’espère qu’il y aura un sursaut. J’espère qu’il y aura une prise de conscience aux sommets de l’Etat de ce que de tels propos sont intolérables. Merci pour la passion et la fougue de ton intervention.

  5. Mimi Mbassi 15 août

    Bonjour à tous,

    je pense malheureusement que nous avons les dirigeants que nous … méritons. Je m’interroge également sur la quasi « non-réaction de… « l’homme africain » à ce discours. C’est ce qui me surprend le plus.

    Bonne journée à tous

    Réponse :

    Merci Mimi d’avoir pris le temps de réagir ici. Pour ce qui est de la quasi non réponse de « l’homme africain », il y a eu heureusement quelques réactions. Il est clair qu’il ne faut pas compter sur les « pantins en chef » pour réagir ils sont dans une confortable vassalité. Ce qui explique sûrement que l’on ait pas de scrupule à violer par des mots tels que ceux du 26 juillet la dignité d’un continent et de ses fils. Mais il y a eu quelques réactions brillantes parmi lesquelles celles de Achille Mbembe
    http://www.lemessager.net/details_articles.php?code=142&code_art=19943 et http://www.centrafrique-presse.com/index.php?id=85&tx_ttnews%5Btt_news%5D=1974&tx_ttnews%5BbackPid%5D=104&cHash=8d39cf3b45

    Il y a aussi eu la réaction d’un homme politique ivoirien d’envergure le président de l’assemblée nationale ivoirienne qui donne une réponse cinglante à ce discours. D’autres réactions sont relayées par Natty sur son post.

    Et si ce discours avait au moins servi à réveiller une salutaire indignation dans celui qu’on appelle avec condescendance « l’homme africain »
    Bonne soirée et encore merci pour ta visite

    Créer un blog gratuitement sur Unblog.fr

    Oops ! Une erreur est survenue.

    L'accès au blog est momentanément impossible,
    veuillez nous excuser et ré-essayer dans quelques instants.

    Retour ou Écrivez-nous si le problème persiste.