La femme du marin

endormiedansleau.jpg picture by maddyspaceDebout à la fenêtre la femme du marin regarde l’horizon comme chaque matin. Son angoisse considère le ciel au bleu lointain et une question résonne entêtante et cruelle. Viendra t-il aujourd’hui celui qu’elle chérit et que parfois pourtant elle se prend à haïr. Le bruit qui remonte de l’infinie bleutée lui rappelle toutes les fois où elle l’ attendu. Son homme n’annonçait pas le jour de son retour les montres et autres pendules détestables objets étaient à ses yeux bleus une prison et des chaînes. La liberté de l’homme était de refuser de céder à la folie du temps où tout s’agite. La mer était l’endroit où il était chez lui. Les pieds sur la terre, il concédait à la courtoisie dans les rapports humains d’accorder aux horaires une quelconque importance. Mais au milieu de la grande bleue le temps se suspendait il était en accord avec les éléments et avec la belle bleue. Quand sous ses yeux la mer entamait un ballet sur une musique unique qui reléguerait Mozart à un compositeur de musique d’ascenseur l’homme fermait les yeux s’unissant à la mer dans une sensation d’absolue liberté. Parfois la mer coquine laissait naître en son cœur la plus belle des vagues qui mourait contre lui. Et quand il en sentait la fraîcheur sur son visage goûtant le sel unique des saveurs oubliées, sa mémoire entamait un voyage nostalgique où un petit garçon de dix ans à peine regardait son papa, les étoiles dans les yeux qui d’une main assurée pilotait son navire. L’enfant émerveillé écoutait son héros lui raconter avec une passion fulgurante la relation unique qu’il avait à la mer. Quand il aurait seize ans, lui promettait son père ils feraient tous les deux le tour de toute la terre en voguant sur la mer. Il n’avait pas douze ans quand le regard voilé par ses larmes d’orphelin il promettait au père qui dormait dans la mer de faire le tour du monde en voguant sur la mer. Debout sur le pont le marin aux yeux clairs se persuadait d’être en communion parfaite avec le père absent. Il ne pourrait jamais renoncer à la mer, ce serait renoncer à son seul lien au père.

La femme du marin, debout à sa fenêtre, comme bien d’autres matins regarde par la fenêtre. Alors qu’à l’horizon elle ne voit rien venir écho ironique d’Anne ou de Pénélope sa mémoire la ramène au temps de la rencontre.

Jeune fille de la ville, des rêves plein la tête, elle avait rencontré un marin aux yeux clairs.

Cédant ses espérances à l’encre de son regard elle l’avait suivi le cœur plein de confiance. Rêvant d’une vie vécue dans clair de ses yeux Dans ses nombreuses valises elle avait emporté la certitude folle d’un bonheur éternel. Promesses dans des yeux clairs, promesses dans des bras forts, promesses dans des sourires, promesses dans des silences. Il avait des silences d’une grande profondeur des silences dans lesquels elle lisait des promesses qu’il ne lui faisait pas. Malentendu fondateur d’une relation qui pour elle s’était faite de rires puis de larmes, de larmes et de rires, de larmes et moins de rires. Le cœur serré la femme du marin réalisait que les larmes avaient vaincu les rires. Au début la mer qui coulait de ses yeux n’était pas perceptible de son marin d’amour. Mais les larmes avançaient prenant tellement de place que leur sel comme du fiel sapait les fondations de son roman d’amour.

Car l’amour aux yeux clairs avait une maîtresse qui régnait sans partage sur son cœur de marin. A chacun des appels de l’amante exigeante son amour aux yeux clairs répondait prestement. A peine quelques mois après l’installation dans leur petite maison la femme du marin avait réalisé qu’elle avait tout quitté pour une place de seconde.

Il était tout pour elle mais lui avait la mer. Elle n’avait son amour qu’une partie de l’année. La mer était pour lui un amour absolu, une maîtresse souveraine à l’amour redoutable. La moitié d’une année et quelquefois davantage la vie de son amour se déroulait au large. La mort de son sourire et sa mélancolie risquaient de prolonger l’envie de son amour de rester avec l’autre.

Enivré du silence et des flots déchaînés goûtant le sel sublime apporté par la mer, son amour aux yeux clairs ne pensait pas à elle du moins le pensait t-elle. A cette pensée soudaine, la femme se prit à le haïr. Le haïr de l’avoir à son monde arrachée pour la laisser toute seule la moitié de l’année. Le haïr de l’avoir, rendue si dépendante qu’elle n’imagine pas un instant le quitter pour revenir à ce qu’elle est au fond pour retrouver celle qui depuis quelques temps, commence à lui manquer.

Elle sait qu’à son retour il sera merveilleux et qu’entre deux silences dans lesquels il s’absente il lui offrirait des bonheurs sublimes. Elle sait que comme toujours, chaque instant passé lui sera enchanteur mais la morsure de l’absence qui nécessairement se profilerait viendrait altérer des moments qui avant tutoyaient tout ce qu’elle pouvait nommer bonheur.

Au fil du temps qui passe même quand il est à elle, c’est elle par la pensée qui s’absente dans la peine. Elle anticipe déjà la douleur de l’absence, Quand l’amour aux yeux clairs retrouvera le large. Et plus le temps avance plus elle sent que la mer a trouvé le chemin jusqu’à la terre ferme, cette autre est entrée dans son foyer et c’est elle qui par ses peurs, jalousies et frustrations l’a laissée pénétrer dans leur intimité. Les séjours sur la terre de son amour marin sont entachés depuis par le goût de cendres qu’elle a à la bouche et par la hantise du moment de son absence. Le présent s’efface pour laisser place à l’anticipation des douleurs du futur.

 

Debout à la fenêtre, la femme du marin sait qu’il est plus que temps au péril de son cœur, de quitter celui qui depuis bien des années a été sa raison de vivre et d’aimer. A cette pensée soudain se lève par la fenêtre un vent qui la touchant, fait frissonner son être. Par anthropomorphisme ou par déraison elle se sent narguée par la rivale détestée. Elle pense au détriment de toute forme de raison que sa rivale sait qu’elle a gagné la guerre. Debout à la fenêtre la femme du marin dans un geste de détresse se venge de la rivale en crachant dans la mer. Elle crache son mépris comme elle l’aurait fait face à une femme qui se serait tenue entre son homme et elle. Avec une rivale humaine, elle aurait pu lutter, mais avec cette étendue informe et infinie seul son geste symbolique pouvait la soulager. Elle ne pouvait se battre avec cette rivale, la femme du marin, ne savait pas nager et pour tout couronner la femme du marin avait le mal de mer.

Et voici qu’à la porte soudain résonne un pas, elle croit que c’est le sien et son cœur s’accélère. Elle se tourne vers lui prenant l’air nonchalant. Elle veut le regarder, regarder son visage, s’imprégner de ses traits avant de le quitter. Elle anticipe avec le cœur très douloureux la peine que déjà,elle sait devoir lui faire. Elle essaie de plaquer un sourire fragile sur son visage de femme qui va bientôt partir.

Il se trouve qu’un visage paré de gravité lui annonce sans un mot la terrible nouvelle. Ce qu’elle appréhendait sans vouloir se le dire est écrit sur les traits de sa plus proche voisine. La funeste maîtresse lui a pris son amour elle a enfin gagné enlaçant de ses flots le corps de son amour pour une dernière danse, une funeste sarabande.

La femme du marin au cœur du désarroi sait qu’elle emportera pour toute l’éternité la douleur d’un amour qu’elle aura perdu. Inachevé du temps où elle le vivait, inachevé parce qu’elle en a perdu l’âme.

L’amour inachevé disparu dans la mer, elle a perdu son cœur qui repose avec lui dans une tombe aquatique

Demain elle va jeter une rose à la mer pour lui dire son amour comme elle le faisait à l’aube de leur histoire quand elle jetait des roses rouges à la mer demandant au courant de les porter vers lui. Demain elle jetterait un bouquet de roses rouges pour lui dire son amour, pour lui dire sa douleur, pour lui dire que l’absence qui s’ouvrait devant elle avait à ses oreilles et à son cœur brisé d’effrayants échos qui figeaient son futur. En lui jetant les roses elle détache les pétales dont chacun est pour lui un poème d’amour. Et puis des roses blanches pour lui dire la pureté du souvenir merveilleux qu’elle gardera de lui. Elle lui offre les pétales, elle garde les épines. Voici qu’une goutte de sang s’écoule lentement de sont index meurtri. Des larmes sur les joues elle regarde son cœur s’écouler par son doigt. Défiant ses phobies, la femme du marin s’allonge sur la plage voici la mer dépose, comme dans un geste de tendresse une couverture unique sur son corps épuisé.



26 commentaires

  1. arnaguedon 26 juillet

    si vrai, ton texte donne l’impression que tu as vraiment vécu ces instants…
    bravo, bravo, j’ai aimé…

    Dernière publication sur  : STAGE...

  2. Malaïka 26 juillet

    Réponse à Arnaguedon,
    Merci d’avoir aimé, ça me touche d’autant que ton rapport à la mer est unique. J’ai essayé de me mettre dans la peau et dans le sentiment de celle que je ne connaissais pas, une femme de marin.
    Merci à toi.

  3. Michelotte 26 juillet

    bonjour Malaika : trop beau ces ecrit il me semble que tu étais toi la femme du marin tu y mais tant de passion dans ton recit que tu nous emporte dans tes écris et quand on commence on ne peu pas s’arrêter de lire et relire ..;elle est magnifique cette histoire.
    gros calin de Michelotte

  4. natureinsolite 26 juillet

    L’attente de la femme du marin doit être insupportable! Face à la mer, à la fois image de vie et de mort, elle ne voit plus que le naufrage de la vie, de sa vie!
    Encore un bel écrit Malaika!
    Bisous. Marie.

  5. Coriolis 26 juillet

    Coucou Malaika…
    Un petit passage chez toi pour te saluer !!! J’espère que l’été est aussi doux avec toi qu’il l’est avec moi !!! A tout bientôt, bisous !!! :o )

  6. Malaïka 27 juillet

    Réponse à Michelotte,
    Merci d’apprécier cette histoire. Le marin je ne l’ai pas rencontré ;-) . Mais je suis heureuse que l’histoire ait un accent de vérité. Bisous

    Réponse à Marie,
    Tu trouves tellement bien les mots pour dire les choses. Merci et bises

    Réponse à Coriolis,
    Merci d’être passée. Bisous et bel été

  7. katara 27 juillet

    tu « t’essaies » aux nouvelles ??? et bien continue alors, tout ce que j’ai envie de dire !!! C’est drôle les dauphins de Françoise parus sur mon blog hier sont venus finalement se baigner chez toi… peut-être pour soulager la douleur de cette femme ? je t’embrasse Malaika.

  8. Michelotte 27 juillet

    bonjour mon écrivaine préférè ; merci pour tes gentil petit commentaire quand je te vois je me dis bon elle est là , tu es mon petit rayon de soleil du matin, alors moi la vieille étoile j’en prend un de rayon et je le mais au fond de mon jardin secret…
    je te fais un gros calin de Michelotte

  9. zara whites 27 juillet

    salut ma douce…

    je suis navrée, j’ai trop peu de temps, pour bien apprecier ton écrit, va valoir que je revienne, mais je t’embrasse bien fort!!

  10. binicaise 27 juillet

    Magnifique rien à ajouter ma douce amie.
    Bises Jacqueline

    Dernière publication sur Binicaise : Blog en pause pour une durée indéterminée.

  11. cristina 27 juillet

    Un texte que je relirai plus calmement cette fin de semaine, mais le thème de
    la mer,me touche beaucoup!

  12. natureinsolite 27 juillet

    pfff! c’est toi qui trouves les mots, moi je ne sais pas écrire!
    bisous malaïka. marie.

  13. Aurore 27 juillet

    belle plume, je suis admirative , ça donne vrament l’impression que la situation a été vécu, chapeau bas …

  14. Michelle 27 juillet

    Bonsoir ma belle amie. Très bel article ! Je te souhaite un très bon week end. Gros bisous. Michelle

  15. Noah Norman 27 juillet

    En admiration !

    Merci Malaïka.

    Fraternellement tendrement,

    Nono

  16. Malaïka 28 juillet

    Réponse à Katara,
    Merci pour tes encouragements à continuer. Bises.

    Réponse à Michelotte,
    Quel joli compliment !!! Merci. Bisous

    Réponse à Zara,
    Merci d’être passée et reviens quand tu peux. Bisous

    Réponse à Jacqueline;
    Merci !!!! Je t’embrasse.

  17. Malaïka 28 juillet

    Réponse à Cristina,
    Merci pour ta visite. A bientôt.

    Réponse à Marie,
    Pftttt !!! Tu as les mots justes pour résumer et mettrer en perspective les écrits. Bisous

    Réponse à Aurore,
    Merci d’avoir apprécié, je suis heureuse que ma nouvelle est un accent de vérité… Bises

  18. Malaïka 28 juillet

    Réponse à Michelle,
    Merci d’être passée. Je suis heureuse que tu aies le temps d’une parenthèse lu ce texte. Je t’embrasse fort.

  19. Malaïka 28 juillet

    Réponse à Nono,
    Touchée…
    Bises

  20. Michel 28 juillet

    Bonjour Malaïka

    Ta plume est pur merveille. C’est un trés bel hommage que tu rend à ces femmes.
    Bravo.

    Amicalement Bisous

    Michel

  21. vuilsteke nadège 28 juillet

    quelle joie de voir que ta plume est toujours aussi active et attractive. quand tu as annoncé que tu faisais une pause j’ai eu peur que tu nous quittes définitivement. ton histoire sur la femme du marin est très belle, même si la fin (dans tous les sens du terme) se laisse entrevoir, on se prend à espérer « pourvu qu’il ne meure pas et rentre comme il a l’habitude de le faire ». j’aimerais savoir si tu as déjà publié des textes ou des livres, car j’aimerais beaucoup les ajouter à ma bibliothèque.
    à la prochaine et encore merci pour ton retour

  22. Malaïka 28 juillet

    Réponse à Michel,
    Que dire après ces mots sinon merci ?
    Heureuse que ceci soit perçu comme un hommage à ces femmes de marins. Bises et merci.

  23. Malaïka 28 juillet

    Réponse à Nadège,
    Quel plaisir de te retrouver. Merci de me faire l’amitié de ta visite.
    Je n’ai pas publié mes écrits mais j’essaie. Quand ce sera le cas je te dirai promis. Merci pour ton accueil de mes écrits ça me touche et m’encourage à continuer. Amitiés à toi et bises
    Malaïka

  24. Marlene 2 août

    merci malaika de partager aussi humblement ta plume, ton coeur. ah la mer(e), tout un programme! et le tien etait super, enfin, l ecriture est superbe. s attacher a l autre c est aussi s enfermer, s emprisonner…. ??? mmmmm en tou cas, felicitations de te mettre ds l ecriture de nouvelles, parce que c est pas evident dutout. merci encore et au plaisir. bien amicalement.

  25. Biquette 23 octobre

    Waw, merci Malaïka pour ce texte…. Etant femme de marin, je me reconnait parfaitement dans ce texte et surtout tu as reussi a mettre noir sur blanc des sentiments que je n’arrivait pas a sortir…

    Merci beaucoup pour ce texte. Meme si j’ai les larmes aux yeux…!

  26. Malaïka 23 octobre

    Réponse à Biquette,

    Merci à toi pour votre commentaire qui m’émeut en retour. Je suis heureuse que ma perception lointaine et née de ce que j’aurais imaginé ressentir dans la même situation ait touché à ta vérité émotionnelle. Merci beaucoup pour ce commentaire. j’avais envie de rendre hommage à celles qui comme toi êtes confrontées à cette solitude et à la force des émotions vécues quand on a peur pour son marin.
    Je me permets de t’embrasser. Bon courage

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