Mobiles : partie 3

La commerçante que trente années de métier avaient formée à lire sur le visage des clients l’évolution potentielle vers un achat comprit qu’il était temps de s’arrêter avant de rompre le lien ténu de confiance que l’argument scientifique de Montréal avait tissé. Elle espérait que ce dernier serait suffisamment fort pour résister à l’intrusion de la belle-sœur imaginaire de Sherbrooke. Ne sachant comment continuer, elle opta pour la convivialité. Se servir un café lui donnerait le temps de se donner une contenance et par ailleurs si la cliente en acceptait une tasse, elle était sûre de la garder quelques minutes de plus dans le magasin. Jetant un regard discret vers la main gauche de Daphné, elle vit une trace d’une bague et fit l’hypothèse qu’elle était séparée de son mari ou divorcée. La profondeur du sillon laissé par la bague témoignait d’une longue union. Relevant la tête elle vit l’alliance au cou de Daphné. Elle supposa que sa cliente n’avait pas totalement renoncé à l’idée de remettre un jour cette alliance à son doigt. Des années de métier en avaient fait une personne très observatrice. Elle croyait en la personnalisation de la stratégie de vente pour chaque client. Sa petite observation lui suggéra les sujets à éviter et ceux à aborder pour créer un lien de sympathie avec la jeune femme. Elle proposa poliment à sa cliente de lui offrir une tasse de l’excellent café qui lui avait été rapporté du Cameroun par un couple ami. C’était selon elle le meilleur des cafés qu’elle ait jamais goûtés. La vendeuse qui parlait juste pour meubler le temps et garder Daphné dans le magasin avait, sans le savoir, trouvé un argument qui jumelé à la culpabilité de Daphné face aux efforts désespérés qu’elle faisait, allait agir sur elle comme un accélérateur d’achat. 

 

La culpabilité provoquait souvent chez elle des comportements compulsifs. Les achats au moins aussi impulsifs qu’inutiles en faisaient partie. Elle était de ceux qui vous inondent de cadeaux pour réparer une blessure qu’ils vous auront infligée. Daphné ne demandait jamais verbalement pardon, mais faisait des cadeaux de manière extravagante. Ce comportement remontait à son enfance. Alors qu’elle avait huit ans, pour reconquérir l’amitié de sa maîtresse d’école, elle lui avait apporté deux paires de chaussures de sa maman et un sac à main. La maîtresse qui avait bien entendu restitué les cadeaux de Daphné avait réalisé que la petite vivait mal le fait de ne pas se sentir aimée et appréciée. Elle était de celles qui ne supportent pas le regard désapprobateur d’un inconnu. Ce type de regard, bien que venant d’une personne étrangère réussissait à questionner les fondations de son être. Elle ne pouvait pas supporter l’idée que la vendeuse garde d’elle une mauvaise opinion  après qu’elle aurait quitté les lieux. Daphné avait conscience de cette faiblesse. Toutefois, la conscience de cette dernière ne l’empêchait pas de continuer à y céder régulièrement. En fait, elle avait un étrange recul sur elle-même dans ces moments là. C’était comme si elle se scindait en deux entités distinctes, l’une regardant ironiquement l’autre acheter compulsivement des choses qui ne lui serviraient pas nécessairement. 

Heureusement que les commerçants ne me connaissent pas ce point faible se dit-elle en récupérant sa carte bleue avec laquelle elle venait de régler l’achat des chaussures, d’un sous-pull, de deux paires de chaussettes qui iraient rejoindre les cent vingt-huit autres dans le meuble qui leur était spécifiquement dédié, et des trois paires de collants. Les chaussettes étaient des témoins éloquents des phases de culpabilité de Daphné. C’était des chaussettes ou du chocolat. Les premières n’étaient cependant pas dispensatrices de cellulite. Parfois elle s’amusait en rangeant de nouvelles chaussettes dans le tiroir qui leur était réservé, à compter le nombre de grammes que chacune l’avait empêchée de prendre. Elle avait fait un calcul deux ans auparavant et avait réalisé que grâce à ses chaussettes, elle avait évité de prendre douze kilos. Souvent en discutant avec Lucienne et Laura ses amie et cousine, elle leur disait que les chaussettes étaient pour elles le moyen le plus efficace de ne pas grossir. C’était entre elles un private joke répété à foison. Alors qu’elle réalisait qu’elle avait réussi à se retenir à temps de faire aussi l’acquisition d’un pyjama « parfaitement adapté à la rigueur de cet hiver » aux dires de la vendeuse, Daphné se félicita du progrès accompli au regard du passé. Comme elle rangeait sa carte dans son portefeuille, elle se dit qu’elle devrait cependant travailler de nuit pendant quelques jours pour éviter que son compte ne soit à découvert avant la fin du mois suivant. Elle ne tenait pas à recevoir de multiples messages de la gestionnaire de son compte bancaire sur son répondeur téléphonique alors qu’elle s’ingénierait à filtrer ses messages tant que son découvert ne serait pas comblé. 

 

Depuis qu’elle en avait fait l’acquisition, seul le souvenir de son postérieur frappant violemment le trottoir verglacé devant son immeuble, et la promesse d’être parée pour les grands froids lui avaient donné le courage de remettre jour après jour ces chaussures et de faire taire les considérations esthétiques qui, généralement guidaient ses choix vestimentaires. 

En se repassant tous ces événements, elle riait de plus belle et de plus en plus fort. Plus elle essayait de contrôler son rire, plus il gagnait en intensité. 

Il était à peine six heures et demi du matin et sur un trottoir parisien, une femme de trente-huit ans riait aux éclats, sans vis à vis. Des passants intrigués, exaspérés, envieux, interloqués, inquiets ou amusés la regardaient mais elle ne les voyait pas. Ses yeux étaient voilés par des larmes de rire, seules larmes acceptables pour elle.

A suivre



3 commentaires

  1. natureinsolite 20 juillet

    eh daphné, c’est pourtant simple se sortir d’un magasin sans rien acheter, tu en as le droit, et tu n’as pas à te sentir coupable de cela!

    quand aux achats compulsifs, je pense que ce doit être vraiment infernal!!!

    et moi, je préfère le chocolat (noir!) aux chaussettes, pas toi malaïka?

  2. natureinsolite 20 juillet

    j’oubliais le rire! quel échappatoire! quelle nervosité! quel défoulement! et quel pied de nez au mal être!

  3. Malaïka 21 juillet

    C’est si vrai ! Il suffit d’ouvrir la porte et s’en aller. Mais les portes intérieures d Daphné sont difficiles à ouvrir. Je préfère comme toi le chocolat aux chaussettes. Ton analyse du rire est si pertinente… Bisous

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