Mobiles : partie 2

Le souvenir du jour où elle les avait achetées lui revint. Elle se remémorait le moment où la vendeuse du petit magasin spécialisé dans les vêtements et autres accessoires thermolactyl les lui avait présentées. Elle n’avait alors pu retenir un sursaut d’effroi qui avait outragé cette dernière. La commerçante, assistée par le dévouement que seul confère le besoin de conquérir ou de fidéliser sa clientèle avait retenu la remarque acerbe qui montait à ses lèvres et l’avait à la place gratifiée d’un sourire pincé, marque distinctive de la vendeuse qui cache mal son agacement. Ce curieux rictus s’accompagne en général d’une surprenante ascension vocale vers les aigus. 

La boutiquière ne faisait pas exception, sa voix montait dans les aigus quand elle parlait et, la répétition abusive du vocable « madame » qu’elle faisait particulièrement traîner, trahissait son exaspération. 

Plus tôt dans la journée, une visite dans le magasin avait pris la forme d’une femme blonde d’une quarantaine d’année, d’une élégance prometteuse. Cette dernière, après avoir demandé à voir de nombreux articles les avait gratifiés l’un après l’autre de qualificatifs peu flatteurs quant à leur esthétique et à leur qualité appuyant ses dires d’un regard hautain, puis s’en était allée, sans acheter le moindre article, après une heure et demie durant laquelle elle avait mobilisé l’affable vendeuse lui offrant comme récompense un visage revêtu du masque du plus profond dédain. Il était évident qu’elle ne reviendrait pas. 

 La pauvre vendeuse s’était retrouvée dans un fatras incroyable de chaussures, de pull-over, de collants sortis de leur boîte, et même de nuisettes. Son seul recours avait alors été de trouver à la blonde une ressemblance à s’y méprendre avec son caniche nain. C’était à se demander qui imitait l’autre. Pensa t-elle avec ironie. Elle était toute à ses pensées vengeresses quand Daphné fit son entrée dans le magasin. L’infortunée commerçante qui venait à peine de finir de ranger les dégâts causés par la tornade blonde et n’était pas disposée à donner tout son temps à quelque femme en mal d’occupation. Tout ce qu’elle avait en réserve n’était qu’une aménité de surface. 

 

Alors, face à Daphné, elle semblait reprendre son souffle entre chaque phrase, essayant par le contrôle de sa respiration, de contenir la colère qu’elle sentait monter en elle. Quelques traces de sudation sur le dessus de sa lèvre supérieure et sur son front témoignaient de la lutte interne qu’elle livrait pour résister à la tentation de dire son fait à cette énième cliente exaspérante. 

Daphné qui ignorait le quotidien d’une vendeuse, ne pouvait pas se douter que son sursaut d’effroi face aux chaussures qu’elle lui présentaient venait, dans l’esprit de la vendeuse, faire suite au masque de dédain d’une autre femme quelques heures plus auparavant. Dans l’esprit de la vendeuse, les deux femmes se confondaient. Leurs expressions se superposaient et la femme semblait au bord du malaise, tant son souffle par moments se précipitait et sa voix allait tutoyer les sommets des aigus. 

 

C’est sous cette forme langagière étrange que la vendeuse lui expliqua la fiabilité absolue des étranges revêtements pour pieds contre le froid. 

Pour apporter une caution de scientificité à sa démonstration, elle ajouta qu’elles connaissaient, depuis plusieurs des années beaucoup de succès à Montréal. Des chaussures capables de résister aux grands froids canadiens pouvaient faire l’économie de l’esthétique pensa Daphné. Voyant que son argument faisait son chemin dans la tête de sa cliente potentielle, la marchande se dit qu’il était temps de passer à la seconde phase de son imparable argumentaire pour vendre des chaussures auxquelles elle ne croyait pas elle-même. Après la science, elle allait faire appel au bon sens. La vendeuse fit alors appel au témoignage de Sylvie, sa belle-sœur qui vivait à Sherbrooke, et qui était, selon elle, une inconditionnelle utilisatrice de ces chaussures. Aucun froid canadien n’avait eu d’intimité avec ses pieds depuis qu’elle avait découvert ces incomparables protections contre les plus rigoureux des hivers. En outre, grâce à la matière spéciale qui en tapissait le fond, elle n’avait plus jamais connu de problèmes de circulation sanguine. 

Bientôt, pensa Daphné, elle va me parler de la vieille tante Berthe sauvée de justesse l’amputation grâce aux souliers miraculeux. Il ne manquerait plus qu’elle m’annonce que le ministre de la santé envisage de les faire rembourser par la sécurité sociale. Il faudrait réfléchir à proposer l’inventeur de ces chaussures au prix Nobel de médecine se dit-elle retenant le rire qu’elle sentait monter. Daphné était de celles au contrôle desquels le rire échappe aisément. Sentant la vendeuse contrariée, elle s’en serait voulue de la froisser davantage par quelque rire inopportun. Elle tenta cala sa respiration sur celle de la vendeuse pour canaliser son rire.

à suivre 



2 commentaires

  1. natureinsolite 20 juillet

    en voilà un métier qui n’est pas facile! je crois que la blonde-caniche-nain m’aurait aussi exaspérée… retrouver un self contrôle après ça, ce n’est pas facile.

    et d’un autre point de vue, j’aurais eu les mêmes pensées que daphné!

  2. Malaïka 21 juillet

    Je crois que la blonde au caniche m’aurait fait sortir de mes gonds. Et dire qu’elle existe en certains êtres. :-)

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