Elle m’appelait Tiki : partie 7

Comme elle me racontait son histoire, je réalisais que j’avais envie de vivre une histoire exaltante. J’avais vingt ans, William en avait vingt deux. Notre histoire était rythmée par des habitudes d’un vieux couple. Je n’avais pas envie de cette tranquillité, j’avais envie de folie, j’avais envie d’admirer l’homme que j’aimais, j’avais envie d’accélération du palpitant à son approche. Mbambe sans parler de moi me montrait le chemin. Je voulais au soir de ma vie avoir cette lueur dans le regard pour une personne au moins. Je pensais à Patrick qui refusait d’avoir la vie tracée à l’avance. Pourquoi la pensée de Patrick m’assaillait elle soudain ? Patrick m’irritait au plus haut point. Je ne supportais pas son côté flambeur et insouciant. J’avais toujours tout planifié. Il suscitait en moi des irritations trop exacerbées, mais je n’avais jamais pensé à m’interroger sur elles. Je l’avais rencontré lors d’une manifestation de SOS Racisme. Il m’avait regardé et avait affirmé avec aplomb que j’étais la femme de sa vie. Je l’avais envoyé paître. Je n’avais pas envie de me laisser distraire par un dragueur. Moi que ne l’avais jamais remarqué avant je le voyais désormais partout. Comment avait-il eu vent de mon anniversaire ? Il m’avait envoyé un portrait de moi alors que jamais je n’avais jamais posé pour lui. Le portrait était magnifique comme s’il avait vu cette autre moi que je cachais sans le savoir. Comme je le regardais étonnée, il m’avait dit en touchant sa poitrine que chaque trait de mon visage était gravé là. J’avais réagi par l’irritation et je l’avais planté là. Patrick me troublait, je convertissais ce trouble en colère pour pouvoir l’assumer sans faire exploser les plans d’une vie bien tracée. En écoutant ce soir là ma mamie de cœur, il venait envahir mes pensées et s’y installait comme chez lui, comme une évidence. Il m’apparaissait comme le seul capable de m’ouvrir à un amour absolu comme celui que Mbambe et Robert avaient partagé. Les confidences de Mbambe avaient rompu les digues de ma vie bien tracée m’invitant à prendre le risque de vivre hors des sentiers battus de mes sécurités. Il était étrange qu’une mamie de quatre vingt ans me rende à mes vingt ans.

 

J’ai tant de souvenirs avec elle. Alors que je regardais déménageurs emporter ce qui avait fait sa vie, des larmes roulaient sur mon visage. Je regardais les morceaux de verre du vase à la fleur unique, symbole d’un amour inventif.

 

Pendant cinq ans, elle avait été ma grand mère et mon amie. Je sais avoir été sa petite fille d’une certaine manière. J’aurais du mal à dire tout ce que je lui dois. Grâce à elle j’ai quitté les sentiers tranquilles pour oser la vie. Grâce à elle j’ai affronté les remontrances de mes parents, résisté à leurs pressions alors qu’ils arguaient des dépenses somptuaires qu’ils avaient déjà engagé. Le souvenir du visage radieux de mon amie alors qu’elle parlait de Robert suffisait à m’encourager à ne pas baisser les bras. William ne comprenait pas que je « quitte un jeune homme promis à bel avenir pour un artiste râté et désargenté, un professeur d’arts plastiques par dépit. »

 

Les trois dernières années de la vie de Mbambe Leone, nous avons souvent parlé de Robert, et de Bernard. Elle avait une immense tendresse, un amour profond et une loyauté infinie pour Bernard. Pour Robert éternellement jeune dans sa mémoire elle avait un cœur de jeune fille. Je me souviens du jour où je lui ai annoncé que j’avais rompu avec William elle avait souri et m’avait dit « on n’a qu’une fois vingt ans ma Tiki alors aime avec passion, n’aie pas peur de te brûler, approche au plus près du feu de la passion. C’est un feu qui garde une étincelle dans ta vie pour toujours ; Aime ma Tiki comme on aime à ton âge ». La seule personne que je lui ai jamais présenté c’est Patrick. Je voulais inconsciemment qu’il passe test de ma mamie. Ils se sont tout de suite entendus. Un coup de foudre, une évidence. Nous étions tous les trois de la même famille. Patrick n’a jamais essayé de toucher à mon vendredi. A ma grande surprise il regardait des épisodes de Maigret chez lui pour en parler avec Mbambe à l’occasion, lui qui goûtait peu la lenteur des fictions françaises. Plus le temps passait, plus je découvrais sous sa légèreté une élégance d’âme qui me séduisait. Nous avons fêté les quatre vingt deux ans de Mbambe tous les trois, il lui a offert un livre de Simenon et un recueil de poèmes. Il avait compris que Mbambe aimait la poésie. L’être fantasque que je soupçonnais se révélait fantaisiste et profond. Je me souviens que Mbambe disait souvent « il me rappelle Robert avec lui on ne s’ennuie pas n’est-ce pas ma Tiki ? C’est un être solaire, comme mon Robert». L’image de Robert a été une aide précieuse pour m’accompagner dans mon abandon à cet amour qui, je le savais, ne serait jamais tranquille. Patrick est tout en paroxysmes, il ne connaît pas la tiédeur. Il vit tout à l’extrême et refuse tout compromis. Il vous entraîne dans un tourbillon à cent à l’heure et est capable de décider d’un voyage en terre lointaine du jour au lendemain. Nous avons été au Mexique, à Bamako, au Nicaragua et en Inde en moins de deux ans. J’ai découvert des cultures différentes avec un regard non touristique. Nous avons eu des scènes homériques. Des portes qui claquent des verres qui se brisent et des réconciliations à l’avenant. Mais depuis que nous sommes ensemble, je ne me suis jamais ennuyée.

 

Je n’aurais pas imaginé Patrick me demandant en mariage. Nous nous sommes mariés il y a un an. Et je ne suis pas près de m’ennuyer avec cet homme. En revanche je ne suis pas sûre d’avoir assez de souffle pour le suivre toujours.

 

 

 

 

Ma grande joie est de revoir le visage radieux de Mbambe à la mairie. Elle est gravée dans ma mémoire et sur des photos qui racontent ce jour.

 

Elle avait tenu à ce que je porte un de ses chapeaux. C’était un chapeau couleur crème des plus ravissants. Je me souviens encore de son émotion quand je lui ai demandé d’être mon témoin à mon mariage. Elle était bouleversée. Qui d’autre qu’elle aurait pû l’être ? Elle à qui je dois la découverte de celle que je suis ? Je la revois encore fragile ut digne apposant sa signature sur le registre qui consacrait mon état de femme mariée. Nous étions installés Patrick et moi du côté de Bastille, mais tous les vendredis, j’avais ma soirée avec elle.

 

 

(à suivre)



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