Elle m’appelait Tiki : partie 6

Elle avait seize ans quand elle avait connu Robert. Ils s’étaient rencontrés au bal du village. La jeune Leone, qui se révélait ravissante était courtisée par tous les jeunes gens du village. Son carnet de bal était bien rempli. Elle avait promis une danse à Jean, une autre à Paul, sur l’insistance de sa mère, elle avait réservé une valse pour Bernard. Aucun jeune homme n’avait eu le privilège d’une deuxième danse. Chaperonnée par son frère de cinq ans son aîné, elle dansait avec Bernard quand elle le vit. Il était beau, le plus beau de l’assemblée. Elle espérait qu’il l’inviterait à danser. Il s‘était contenté de la regarder de loin un sourire en coin. Cette indifférence teintée d’ironie avait suffi à le rendre irrésistible à ses yeux. Après ce bal, elle l’avait croisé souvent et il ne lui disait pas un mot, se contentant de lui sourire avec nonchalance et passer son chemin. Elle était amoureuse. Plus tard elle avait su par Paul son frère que Robert était tombé amoureux d’elle au premier regard mais il n’avait pas envie de rejoindre la horde de ses admirateurs.

 

Un dimanche Paul l’avait invité à manger et il ils avaient été se promener tous les trois. Paul avait trouvé un prétexte pour les laisser seuls tous les deux et leur histoire avait commencé là, au bord d’un lac, pas loin de la maison familiale. Elle me racontait une histoire surannée mais très attendrissante et je voyais sur son visage une lumière je n’y avais jamais vue.

 

La semaine suivante, il était venu la voir. Il avait à la main droite une rose, et dans la main gauche un vase de verre. Le premier cadeau de Robert, un vase de verre témoin du début de leur histoire. Un vase qui recevait régulièrement une fleur unique que son fiancé lui offrait. Elle avait grâce à lui étendu ses connaissances en horticulture. Je pensais à William, mon petit ami et je me disais que cette lueur là, il ne l’avait jamais allumée dans mes yeux. Je regardais Mbambe qui n’était plus avec moi et je lisais ses seize ans sur ses traits. Quand elle avait eu dix sept ans ils s’étaient fiancés. Elle était fière de lui réserver toutes ses danses. Robert était un homme cultivé. Il aimait lui lire des poèmes assis au bord de l’eau. Il aimait Hugo et Lamartine. Il l’intéressait à la poésie d’Aragon.

 

Malheureusement pour elle, Robert est mort trois semaines avant leur mariage. Son oncle l’avait accidentellement tué pendant la chasse. Léone était enceinte. Elle avait dix neuf ans. On était en mille neuf cent vingt sept. Son ami d’enfance, son ami de toujours, Bernard l’avait épousée et ils étaient partis vivre à Paris. Le bébé de Robert n’avait pas résisté à la faiblesse et à la dépression dans laquelle la mort de son fiancé l’avait réduite. Bernard avait attendu patiemment qu’elle soit prête à l’aimer. Elle ne pouvait pas ne pas l’aimer.

 

Elle avait connu deux amours, un amour flamboyant et un amour tranquille. Sur son visage il était manifeste qu’elle n’avait jamais été aussi vivante qu’avec Robert. Robert l’exaltait, Bernard la rassurait. Robert était flamboyant, il avait un avis sur tout et avait un rapport passionné à son environnement. Elle se leva et alla prendre un livre dans la petite valise dans laquelle elle gardait les photos de sa vie. C’était un livre de poèmes d’Aragon. Elle l’ouvrit et me montra une photo de son Robert.

 

Mbambe avait connu un amour qui la laissait rêveuse soixante ans après. Pendant qu’elle parlait dans un flot inextinguible de mots, je compris qu’elle n’avait pas dû parler de Robert depuis soixante ans. Elle avait cadenassé le souvenir cet amour par respect pour son mari, puis pour son fils. Mais une indignation d’étudiante soixante plus tard jumelée avec la proposition de son fils avait levé le barrage et elle s’autorisait à se souvenir de son premier amour. Elle racontait ce jeune homme passionné curieux du monde qui l’entourait qui avait voyagé dans de nombreux pays et s’indignait sans cesse de la misère dans laquelle certaines populations étaient réduites. Il avait passé quelques temps en Allemagne et s’y était fait des amis. Il avait un côté iconoclaste qui émerveillait la très jeune fille qu’elle était. Il ne craignait pas d’affirmer des positions contraires à celles de la majorité des personnes de son entourage. Pendant que Léone et les jeunes filles de son âge se lamentaient en portant le deuil de Rudolf Valentino, Robert s’inquiétait de l’adoption du fascisme en Italie. Il avait suivi avec passion les développements de l’affaire Sacco et Vanzetti, pestant contre une parodie de justice. Le sort ayant des ironies amères, Robert mourut le vingt-trois août 1927, le jour de l’exécution des deux anarchistes. Il avait vingt-six ans. Cette journée terrible, Leone ne devait jamais l’oublier et tous les vingt-trois août elle commémorait silencieusement le jour où son amour lui avait été arraché. C’était le jour durant lequel elle s’autorisait à ne pas être l’épouse de Bernard, le temps d’une pause, elle était toute à Robert et à son souvenir de lui. Son cœur, son âme, son esprit rejoignaient Robert et ses rêves de bonheur avortés. Robert qui un jour lui avait offert un vase tout simple en verre. C’était le premier cadeau de son fiancé. Elle le chérissait tendrement.

 

 

(à suivre)

 

 



2 commentaires

  1. elisabeth 29 avril

    Le début de ton histoire ressemble à ce que j’ai connu à 17 ans. La suite n’est pas pareille car je ne me suis pas fiancée ni mariée avec mon prince.
    Je te remercie. Bon dimanche;

  2. Malaïka 29 avril

    Bonjour Elisabeth
    Mais j’espère que ça reste un joli souvenir.
    Merci pour ta visite et bon dimanche.

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