Elle m’appelait Tiki : partie 5

Mbambe Léone avait de surprenantes façons de passer du coq à l’âne dans une conversation. Bien souvent elle me laissait coite tant elle passait littéralement du moucheron au chameau.

Nous étions en plein dans des tensions étudiantes, scandant dans les rues des slogans tels que « Devaquet au piquet », résistant de toute notre énergie à la sélection qui s’annonçait dans les universités.

Peu d’entre nous avaient réellement pris le temps de creuser le projet de loi, nous rêvions d’une réitération de mai 68 d’autant plus que nous étions à Nanterre, épicentre de la contestation de nos mères.

Au contact de ma grand mère adoptée à la vie si dense, je ressentais le besoin de vivre des choses hors du commun. Je ne me résignais pas à l’idée qu’au soir de ma vie je n’aurais qu’un parcours linéaire à raconter à une descendance dépitée. Je rêvais de romanesque, de choses fortes à raconter, d’actions sinon héroïques seraient tout au moins inscrites dans une page d’histoire qui inspirerait mes enfants et petits enfants.

Les manifestations étudiantes ont été le prétexte dont je me suis saisi pour contester, pour m’opposer à l’ordre établi, pour militer. Moi qui n’avais jamais contester l’autorité domestique de mes parents et qui m’étais coulée sans un mot dans le moule de leurs projections sur moi.

William ne me reconnaissait plus, moi dont la vie ne s’était même pas autorisé les crises liées à l’adolescence. A chaque étape de ma vie, j’avais enfilé le vêtement correspondant au prêt à porter identitaire et comportemental proposé par ma famille, ma lignée, ma tribu, mon rang. Je me dirigeais vers un mariage, idéalement à l’âge de vingt-six ans comme ma mère et ses sœurs, avec William, ami de toujours, devenu petit ami, et mari potentiel évident sans que nous en ayons jamais parlé. J’étais une fiancée qu’on n’avait jamais demandée en mariage.

Nos parents étaient amis depuis toujours. Le couple que nous allions former les rassurait. Aucun élément allogène par la tribu, la race ou la classe sociale ne viendrait gripper les rouages de la machine bien huilée de ma « pré-destinée ». Mes échanges avec cette merveilleuse femme me révélaient que les habits de ma prédestination familiale étaient étroits et me donnaient une allure qui parlait de quelqu’un d’autre que moi.

Un soir elle et moi étions en train de discuter après avoir regardé un vieux film avec Suzy Delair et Louis Jouvet entre autres. Si mes souvenirs sont exacts le film s’appelait « Quai des orfèvres ». Il y avait dans le film une chanson entêtante « avec son tralala, son petit tralala… ». Je me suis levée et dans un désir de la faire rire je me suis mise à imiter Suzy Delair en chantant et en dansant. Avec Mbambe Leone je m’autorisais des légèretés et des fantaisies qui dans les autres espaces de ma vies étaient bridées. Comme elle a ri cette nuit là.

Soudain elle m’a appelée et m’a demandé « dans ta langue maternelle comment dit-on le mot chéri ? » Je lui ai répondu « Tiki ». Elle m’a dit c’est joli. Elle a répété le mot quelques instants jusqu’au moment où elle a estimé qu’elle se l’était approprié.

De ce jour elle ne m’a plus appelée autrement que Tiki. Nous étions désormais « Mbambe » et « Tiki » et nous le sommes restées jusqu’au bout.

Parfois, elle disait « Nadine Tiki » cette structuration des mots n’était pas conforme aux usages de ma langue maternelle, mais j’aimais qu’elle m’appelle comme ça et il ne m’est même pas venu à l’esprit de contester la dénaturation structurelle des mots de ma langue maternelle. Cette appelation me parlait une langue éternelle, celle de la tendresse.

 

Après des journées actives à participer à la résistance universitaire, je lui faisais mon compte rendu par le menu. Elle m’écoutait avec ravissement, croisant ma fougue avec celle avec laquelle elle avait lutté avec d’autres femmes pour être une citoyenne qui vote.

Alors que je lui racontais mes journée de révolutionnaire en herbe, elle me dit alors une phrase qui m’a accompagnée longtemps. « Nadine Tiki, tu es en train de devenir toi, de découvrir la femme passionnée cachée en toi. J’en suis heureuse pour toi ma Tiki ».

Il y avait un jeune qui avait été tué lors de manifestations étudiantes. La mort de Malik Oussekine m’avait révoltée. Je parlais avec feu des exactions policières. J’étais remplie d’un feu, d’un bouillonement intérieur. Je savais que ce jeune aurait pu être moi ou un de mes amis. J’espérais un soulèvement qui ferait trembler les responsables du gouvernement et faire tomber le tandem du ministère de l’intérieur.

Je me souviens de son regard attendri quand elle m’a dit « tu me rappelles Robert ».

(à suivre)

 



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