Elle m’appelait Tiki : partie 4

Léone Elisabeth Marchand, ma mamie de cœur avait un fils unique, Jacques, Chirurgien à bordeaux et conseiller municipal par ailleurs. Il était sa fierté, sa réussite.

Mbambe Leone avait été petite main chez Dior pendant des années et Bernard son mari avait été cordonnier et serrurier. Tous les deux avaient œuvré pour accompagner vers Leur fils avait fait de brillantes études et le couple avait fait des sacrifices pour que leur garçon aille le plus loin possible. Chirurgien, il était respecté par ses pairs et par ses étudiants. Il voyageait par ailleurs de par le monde donnant ça et là des conférences. Jacques s’était marié à la fille d’un notable bordelais et ils avaient trois enfants dont les photos trônaient dans le salon de leur grand-mère. Son fils venait lui rendre visite tous les mois, au moins une fois. En revanche, pour une raison qui m’échappait et sur laquelle Mbambe Leone ne s’était pas étendue, elle n’avait jamais vu ses petits enfants. Ils avaient respectivement seize, douze et huit ans. Je n’arrivais pas à concevoir cette situation. J’étais bloqué en ‘Afritude », mon africanité ne pouvait comprendre cette césure familiale.

Elle trouvait toujours des excuses à son fils et mille et une raisons qui selon elle expliquaient qu’elle soit privée de la vue de ses petits enfants. Quand elle en parlait, sa voix manquait de conviction. Aucune des raisons ne me semblait acceptable quand j’entendais le voile qui se posait sur sa voix. Pendant les vacances leurs parents leurs trouvaient des destinations exotiques ou pédagogiques mais la grand mère ne les voyait pas. Je n’arrivais pas à comprendre que cette femme merveilleuse soit traitée ainsi par son fils unique. Oh quand il passait à Paris, il venait la voir. Sinon il venait la voir le troisième mardi du mois et ils déjeunaient ensemble. Le lundi qui précédait la venue de son fils, Mbambe Léone était toute excitée. Quel secret cachait cette famille ? Je ne pouvais imaginer que la raison soit aussi triviale que la honte de ses origines.

Je l’ai croisé un mardi dans ma rue. C’était un bel homme aux tempes grisonnantes, mais qui dégageait autant de chaleur qu’un iceberg. Il portait un manteau noir et marchait avec l’assurance de ceux qui se savent arrivés. Je ne l’aimais pas. Il faisait pleurer les yeux de ma grand mère de cœur. Ca ne me regardait pas, mais je lui en voulais.

J’avais envie de lui dire son fait, mais je savais qu’en le faisant je franchirais une frontière tacite qui mettrait en cause ma relation avec Mbambe Leone. Je savais qu’elle ne me le pardonnerait pas.

Un soir, alors que je rentrais chez moi, je l’ai vue à la fenêtre. Elle devait m’attendre parce qu’elle fermait normalement ses volets à dix huit heures en hiver et à dix neuf heures en été.

C’était un mardi du mois de Mars, il était dix-neuf heures trente. Je n’avais pas envie de m’arrêter. J’avais en effet un exposé à présenter le lendemain sur les phobies chez l’enfant. Je n’étais pas inspirée et le professeur de psychologie génétique me séduisait moyennement. Il était du genre barbant, voire « barbantissime ». Nous avions déjà eu quelques tensions et je ne pouvais me permettre de me présenter devant lui et devant mes camarades avec un exposé bâclé. Il était de ces professeurs qui prennent plaisir à humilier leurs étudiants. Il devait avoir l’ego bien labile si c’était le moyen qu’il avait trouvé de se gonfler l’estime de soi. La nuit serait longue. La nuit serait café et nicotine. Mais le regard de Mbambe Leone était tel que je ne pouvais passer sur un simple bonsoir. Je suis entrée dans son appartement. Elle tenait dans sa main un mouchoir froissé. De toute évidence, elle était bouleversée. Je n’osais parler, je ne voulais pas tirer d’elle des informations qu’elle n’avait pas prévu de donner. Elle cherchait ses mots et ne les trouvait pas. Elle tendit vers moi une brochure. C’était un document vantant les vertus d’une maison de retraite située du côté de Montreuil. Pourquoi me tendait-elle ce document ? Elle m’avait toujours dit que jamais elle ne quitterait son appartement. Le document dans la main je la regardais interdite. Nous étions le troisième mardi du mois. Son fils lui avait rendu visite. Les choses étaient soudain limpides. La colère montait en moi avec force, mais je la savais illégitime. Je devais en réprimer l’explosion

Elle pleurait avec désespoir. Qu’avaient-ils bien pu se dire pour qu’elle se mette dans cet état ? Plus tard elle m’apprit que son fils souhaitait qu’elle aille dans une maison de retraite. Il n’était pas rassuré de la savoir seule et avait peur qu’il lui arrive malheur. Je jurais intérieurement, utilisant à l’intérieur des mots qui n’auraient jamais osé franchir mes lèvres. Parce que réprimée, ma colère m’autorisait bien des discourtoisies qui auraient dressé sur la tête de mon père les rescapés d’une attaque précoce d’alopécie. Elle avait tenu tête à son fils et lui en avait visiblement coûté.

Je sentais intuitivement que la douleur dans laquelle elle s’abîmait tenait au fait que même pour lui suggérer une maison de retraite, il n’avait pas pensé à la rapprocher de lui sa famille. La proposition de son fils consacrait son exclusion de sa vie et de celles des membres de sa famille. Elle était dans une telle peine que je n’ai pu m’empêcher de pleurer. Je me souviens m’être agenouillée à ses pieds et lui avoir tenu les mains. Je n’osais pas la serrer contre mon cœur, seule l’étreinte d’un de ses descendants lui était nécessaire. C’est de l’embrassade de son fils qu’elle avait besoin. Lui avait probablement d’autres choses en tête il visait un siège député et dans sa soif de notabilité il brisait le cœur de sa mère. A partir de ce moment, elle ne m’a plus parlé de son fils, ni de ses petits enfants. Elle ne parlait même plus de Bernard. Sa mémoire la conduisait plus loin, dans le temps de l’insouciance. Le fil ténu de ses espérances s’était brisé, elle avait semble t-il renoncé à rencontrer les enfants de son fils.

A partir de ce moment je lui rendais visite autant de fois que je pouvais. Quelque fois le samedi après midi, après avoir fait ses courses, je profitais du moment où elle faisait la sieste pour travailler sur la table de la salle à manger. Quand je suis partie trois semaines en Corse avec William, je l’ai appelée tous les vendredis.

(A suivre)



7 commentaires

  1. greeneyesboy 28 avril

    Bonjour Malaïka,
    Juste un petit coucou pour te souhaiter un bon week-end et te remercier pour ton commentaire sur la citation « optimisme ». Je trouve également tes textes très beaux, dont celui-ci.
    Amitiés.

  2. Malaïka 28 avril

    Réponse à Greeneyesboy,
    Merci pour ta visite . Je te remercie d’apprécier mes textes et d’avoir pris la peine de lire celui ci. J’ai été très touchée par ce que tu disais sur cette citation. Je te souhaite un bon week-end.
    Amitiés

  3. Tao le chat 28 avril

    tu nous tiens en haleine, dis donc ! bon week end malaika

  4. Prunier 28 avril

    Bonjour Malaïka, super TIKI j’ai hate de lire la suite.
    Bon dimanche. Bises. Gibi.

  5. Malaïka 28 avril

    Réponse à Tao,
    Merci pour ta visite. Heureuse de l’impression que tu as. Ca me dit que tu as envie de revenir pour connaître la suite. Bon week-end.

    Réponse à Gibi,
    Je suis heureuse que tu aies aimé ma nouvelle et que tu aies envie de connaître la suite. Bisous à JJ et toi et bon Week-end.
    Malaïka

  6. marc 29 avril

    c’est souvent ce qui arrive , des » vieux  » sain de corp et d’espris que leur enfant ou leur neuveux se débarassent dans les mouroirs que sont certaine maison de retraite , j’ai beaucoup vécu le cas quand j’etais ambulancier ,malheureusement .bises
    amitiés
    Marc

  7. Malaïka 29 avril

    Bonjour Marc,
    C’est triste de se sentir abandonné et inutile quand on est fragilisé par la vie.
    Merci pour ton commentaire.
    Amitiés

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