Elle m’appelait Tiki : partie 2

Quand je l’ai connue, elle avait soixante dix huit ans et était veuve depuis une vingtaine d’années. Elle était restée mariée quarante ans avec Bernard, un brave monsieur dont elle parlait avec tendresse. La photo de l’absent trônait sur le buffet. Son visage respirait la bonté. Son défunt mari avait le visage rond et de petits yeux pétillants. Il portait une barbe poivre et sel, mais avait choisi de se passer du port de la moustache. Il avait été serrurier et cordonnier. Je trouvais le cocktail intéressant et en même temps , je comprenais mieux les serrures en nombre derrière la porte de celle qui me devenait chère jour après jour. « C’était un bon mari mon Bernard » disait-elle avec tendresse. Il avait été pour elle une de ces amours tranquilles, apaisantes, rassurantes, évidentes, et sans surprise. A la fin de leur vie commune ils pouvaient finir mutuellement leurs phrases me racontait-elle. C’était un homme doux et paisible, un de ceux qui ne hausse jamais le ton. Ils ne s’étaient d’ailleurs jamais disputés, en quarante ans de vie commune. Il lui manquait, ça se voyait, ça s’entendait dans les silences quand elle parlait de lui. Je me souviens d’une fois, elle me racontait un épisode de leur passé, elle s’est tournée vers la chaise sur laquelle Bernard s’asseyait pour déjeuner, comme pour l’inviter dans la conversation. Ca s’est passé le temps d’une fraction de seconde mais le moment avait été suffisant pour que je mesure le vide et l’absence, vingt ans après. Je me souviens que j’ai été très émue. L’espace d’un instant j’ai vu dans ses yeux la solitude. J’aimais voyager dans ses souvenirs avec elle pour guide. Elle m’avait raconté les privations, les déceptions et aussi les rencontres sous l’occupation, alors que Bernard était au front. Elle avait dû fuir plusieurs fois avec son enfant. Grâce à elle la guerre était sortie des livres d’histoires et s’ était matérialisée par sa voix et son regard alors qu’elle racontait sa guerre. Elle racontait l’occupation, les années sans Bernard. Elle disait n’avoir pas été courageuse pendant la guerre pourtant elle avait caché Sara au péril de sa vie. Sara qui s’était éteinte à Jérusalem et dont les descendants, témoins de la mémoire ne manquaient jamais de lui souhaiter son anniversaire. Pour eux, elle était une juste. Elle estimait n’avoir rien fait d’extraordinaire se ce n’est venir en aide à son amie. Elle était modeste. Elle avait fait plus que ça. Elle avait donné à son amie ses bijoux pour qu’elle puisse organiser sa fuite vers la Suisse. Elle gardait des photos de son passé dans une petite valise et au fil de ses narrations elle m’offrait les visages de ses souvenirs grâce aux photos d’époque. Que de vendredis j’ai passés chez elle ! Il n y a pas eu un seul vendredi durant lequel je me suis ennuyée. Un demi siècle d’histoire raconté dans un salon du vingtième arrondissement la transmission de la mémoire d’une française de soixante dix-huit ans à moi, la camerounaise de vingt ans aux balbutiements de sa vie, vivant parfois avec difficulté son entre deux culturel. La sérénité avec laquelle ma nouvelle (m)amie appréhendait sa vie passée et présente avait pour moi des vertus rassurantes. Elle me tutoyait, j’étais incapable de faire de même malgré son insistance. Le tutoiement d’une dame en âge d’être ma grand mère m’était impossible. Elle m’a demandé un jour de ne plus l’appeler « madame Marchand » mais de l’appeler par son prénom. J’en étais incapable. « Dans mon pays on n’appelle pas une grand mère par son prénom » lui ai-je répondu. Elle était de toute évidence réticente à ce que je l’appelle « grand-mère », « mémé » ou « mamie ». Alors pendant longtemps je ne l’ai pas appelée. Privé de l’appellation « madame Marchand » nos conversation semblaient parfois commencer directement au deuxième mot, en faisant l’économie du nom.

 

Le temps passait et notre relation gagnait en profondeur. Mon incapacité à la nommer devenait pesante et antinaturelle au regard des choses que nous partagions. Un vendredi soir, alors que je débarrassais la table entre le bulletin météo et un épisode de Maigret elle m’a demandé « si on était dans ton pays tu m’appellerais comment ? » J’ai répondu « mémé Léone » « non pas en français, dans ta langue tu m’appellerais comment ? » J’ai répondu « Mbambe Léone ». Elle m’a dit alors tu m’appelleras comme ça si tu veux. A partir de ce jour elle est devenue ma’a Mbambe. Ma grand mère de cœur celle que j’avais choisie et adoptée et qui m’avait choisie et adoptée. « Mbambe Léone » avait du mal à prononcer la locution par laquelle je la nommais. Le « M » suivi du « b » achoppait sur son dentier et sur ses habitudes de prononciation. Nous en avons eu des fous rires elle et moi. C’était une femme merveilleuse ma mamie de cœur.

(à suivre)



2 commentaires

  1. marc 29 avril

    très jolie je continue, j’aime « ma’a Mbambe »
    bises
    amitiés
    Marc

  2. Malaïka 29 avril

    Merci Marc !

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