Elle m’appelait Tiki : partie 1

Debout sur le balcon je voyais le mouvement devant le numéro trois de la rue Frédéric Lemaître. Il était environ dix heures du matin et je regardais ces hommes aller et venir dans l’immeuble l’air affairé. Je savais ce qu’ils faisaient et mon cœur était lourd de chagrin. Peu à peu ils emportaient les traces d’une vie à la fois riche et solitaire. Je les regardais s’affairer et j’avais le cœur serré. Serré de contempler de loin les morceaux de cette vie que l’on jetait sans ménagement dans un camion de déménagement. Une vie entière résumée dans des cartons et des bagages qu’on jetait ou posait dans un camion.

En sortant de l’immeuble, l’un des déménageurs trébucha et fit tomber un vase en verre se fracassa en milliers de morceaux sur la chaussée. Je ne pus retenir un cri de douleur que j’étouffai machinalement du poing. Ils avaient brisé le vase. Le vase de Léone, le souvenir de Robert. Et ils allaient le laisser choir sur un trottoir parisien réduit en débris de verre inintéressant que quelque éboueur nettoierait le lendemain sans mesurer la valeur sentimentale de ces morceaux de verre, morceaux d’une vie.

Un homme en costume qui dirigeait les opérations haussa les épaules marquant par là le peu de considération qu’il avait pour ce vase. Il ne savait pas. Jacques Marchand ne savait pas que pour Léone, sa mère ce vase avait une valeur inestimable.

Pour lui ce n’était que du verre. Pour elle ce vase avait représenté un bonheur absolu et éphémère. En regardant entasser sa vie dans un camion, je mesurais combien elle allait me manquer et combien je l’aimais.

Je me souviens comme si c’était hier de la première fois où nous nous sommes parlées. Ca faisait un moment que je la voyais à sa fenêtre au rez de chaussée de son immeuble. C’était un immeuble ancien de quatre étages. Un de ces immeubles parisiens aux briques épaisses que j’affectionne particulièrement. J’ai appris plus tard qu’elle y vivait depuis plus de trente ans.

C’était un mercredi matin et j’avais cours un peu plus tard que d’habitude. Je pouvais pour une fois me rendre à la fac sans risquer de me rompre le cou. La femme était à sa fenêtre le matin et l’après midi tous les jours de la semaine, comme si le fait de regarder passer du monde était son espace majeur de socialisation. Elle était assise, et elle regardait, jour après jour, semaine après semaine. Que regardait t-elle, à quoi, à qui pensait-elle ? Plus par correction que par intérêt réel, je lui ai dit bonjour ce matin là, j’avais le temps de regarder un autre être humain ce matin là. C’est elle que j’ai regardée. Quelle bonne idée ai-je eu ce jour là. C’est alors qu’il s’est produit une chose extraordinaire elle m’a souri et son sourire a arrêté ma course. Elle avait un sourire d’une douceur extraordinaire et des yeux incroyable de bonté. Je me suis arrêtée. Je ne pouvais pas ne pas m’arrêter. Ces yeux ce sourire nécessitaient davantage qu’une politesse au passage. C’est ce jour là que nous nous sommes parlé la première fois, un mercredi de l’année mille neuf cent quatre vingt six. Petit à petit, nos conversations matinales sont devenues un rituel, je sortais de chez moi plus tôt et pendant une dizaine de minutes je parlais avec elle. Oh rien de bien extraordinaire, de la pluie et du beau temps, des fleurs, des oiseaux, du temps qui passe, de la bonne nuit que nous avions passée, de mes partiels qui arrivaient, de la mort de Gaston Deferre, de celle de Cary Grant. Elle aimait Cary Grant, moi aussi. Ce n’était pas grand chose mais ces minutes étaient devenues importantes. C’est au fil d’une conversation quotidienne d’une dizaine de minutes qu’elle s’est installée durablement dans mon ciel affectif.

Je me souviens d’un matin, alors que je la regardais, je l’ai trouvée bien pâle. Elle m’a dit qu’elle était fatiguée et inquiète. Elle avait mal dormi. Je lui ai proposé d’aller lui chercher son pain plutôt qu’elle le fasse comme tous les matins à huit heures trente. Nous étions en mille neuf cent quatre vingt-six, Charles Pasqua et Robert Pandraud faisaient régner leur définition de l’ordre et les personnes âgées se méfiaient des plus jeunes. Nous étions à l’aube de la médiatisation orchestrée des faits de délinquance. Deux années auparavant Paris avait été secoué par des assassinats de personnes âgées dans le dix huitième arrondissement par un jeune homme qui les avait assassinées juste pour faire la fête. Les personnes âgées avaient vécu dans la terreur. Pour la rassurer sur mes intentions, je lui ai dit qu’elle me donnerait les sous quand je lui aurais apporté son pain. Elle a eu ce sourire lumineux m’a regardée sans rien dire puis elle s’est levée de son siège et s’est dirigée vers ce que je pensais être sa chambre. Quand elle est revenue, elle avait à la main son porte monnaie qu’elle m’a confié l’air malicieux. Ce micro événement a jeté les bases d’une relation unique que pendant cinq ans nous allions bâtir. Très vite il a été une évidence que je me charge de ses courses. Le samedi je venais prendre sa petite liste et me rendais au Franprix. Elle aimait les légumes et faisait un pot au feu comme je n’en ai jamais goûté depuis. Elle ne voulait pas de la viande de supermarché. Elle avait ses habitudes chez le boucher du coin de la rue depuis vingt ans. Je suis devenue une habituée à mon tour en y faisant ses courses. Alors je lui prenais sa viande chez le boucher qui la connaissait depuis vingt ans et savait ce qu’il lui fallait. Ma relation avec elle s’est bâtie comme ça progressivement.

Je ne sais plus comment nous avons instauré notre rencontre du vendredi soir. C’était notre soirée. J’arrivais chez elle juste après la fac et nous nous retrouvions à discuter autour d’une tisane après le repas du soir. Je me souviens que je lui ai fait découvrir les frites de plantain et d’autres plats typique de chez moi. Elle avait une belle curiosité et l’estomac délicat. Les plats trop lourds ou trop épicés passaient mal. Mais elle aimait que je lui parle des richesses culturelles de mon pays. Au fil de ses questions je réalisai le manque de profondeur de mon ancrage culturel. Grâce à elle j’ai découvert le sens de certains rites, de certains noms. Elle avait un intérêt insatiable pour l’autre. En général le vendredi je la quittais à la fin de sa série préférée : Maigret après la lui avoir racontée, parce qu’irrémédiablement elle s’endormait au milieu de l’intrigue. Elle avait préféré Gabin dans le rôle mais trouvait Jean Richard « sympathique de figure ».

 

Elle m’accompagnait et je l’entendais fermer l’un après l’autre les sept verrous de sa porte. Je n’ai jamais vu de porte avec autant de verrous. Je la taquinais en disant qu’il y avait un verrou pour chaque jour de la semaine.

(à suivre)



3 commentaires

  1. marc 29 avril

    bonjour MalaÏka
    c’est souvent comme ça que se font les plus jolies rencontre , vaincre l’indifférence de l’autre , pas une indifférence de l’autre ,une indifférence interne , je vais souvent vers des personnes comme cela , pas pour les importunés ni être indiscré ,juste pour pas les laisser dans leur solitude , j’aime pas laisser les gens seul .
    As tu essayé dejà de faire un sourire a un trisomique qui fait la tête car il vit que tout le monde le regarde comme une bête . cela a éte , pourtant j’etait ambulancier avant des sourires sinceres à des personnes seules a cause de leur différence j’en ai fait beaucoup, mais cette fois là , ce jeune trisomique a mon sourire il m’a rendu un sourire , je n’ai jamais vu un sourire aussi sincère , et bon depuis , pourtant j’en donne ,et j’en reçois .
    qu »est ce que c’est les frites de plantain , s’ il te plaît ?, je connais pas .
    bises ( toujours trés belle ton écriture )
    amitiés
    marc

  2. Malaïka 29 avril

    Bonjour Marc,

    Merci pour ce partage. Donner de son temps, donner un sourire, c’est si peu pour nous mais tant pour ceux qui reçoivent.
    Pour répondre à ta question le plantain est une variété de banane qui se mange comme un légume. On le fait frire parfaois comme on le ferait en France pour des pommes de terre frites; En général quand ce sont des plantains mûrs c’est apprécié même de ceux qui ne sont pas familliarisé avec la cuisine du Cameroun ou d’un autre pays d’Afrique. Voilà Marc !
    Bises et amitiés

    Malaïka

  3. inero 29 avril

    merci beaucoup pour ta réponse . desolet je t’ais ecrit dans l’emotion de ton texte et du coup je t’ais ecrit en petit chinois( sans moquerie de ma par pour les chinois ,je les aimes beaucoups) , merci d’avoir éte patienteet d’ essayer de le comprendre ,j’en ais honte .
    bises
    Amitiés
    Marc

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