Fait divers, un fait d’hiver

Il était allongé tous les soirs sur le sol d’un trottoir de Paris. Vivant mais invisible, repérable à l’odeur qui nous importunait. Mélange d’éthylisme et de manque de soins il était tout ce qu’on ne veut pas approcher, et qu’on ne veut pas voir derrière sa déchéance.

Il était difficile de lui donner un âge, mais au premier abord il avait entre 25 et 30 ans. A peine un an plus tard dix années au moins étaient venues marquer le visage juvénile. Un hiver dans la rue, au milieu de sans abris, à se battre pour survivre, à boire pour oublier. Pour oublier quoi ? Je ne le saurai jamais. Il ne me l’a pas dit, je ne lui ai pas demandé. A peine un an encore le jeune homme s’effaçait laissant passer les traits d’un homme mûr et marqué. Ca me fendait le cœur de le voir se dégrader, mais pas un mot bien sûr pour lui dire ma compassion. Deux mondes se croisent sans jamais se rencontrer, celui des sans abris et de ceux qui ne le sont pas. Chacun reste dans le sien et l’on reste séparé par un mur invisible.

Quand je rentrais chez moi, je passais devant lui, alors qu’avec d’autres il s’enivrait. Je n’aimais pas du tout les croiser dans la nuit.

La première fois qu’il m’a demandé de l’argent je lui en ai donné plus par peur que par compassion. Je n’avais pas envie, que l’alcool aidant il se mettent à m’insulter ses compagnons et lui. Fantasme paranoïaque construit bien à l’abri derrière le mur de verre qui n’attend de « ces gens » qu’irrationnel et violence. Je me souviens encore de ce qui m’a surpris, la douceur de la voix, qui m’a remercié. A mon étonnement cet homme dans la misère m’a dit « Dieu vous bénisse ». Sans que je ne m’en rende compte, les fondations du mur de verre ont commencé à être ébranlées.

Depuis ce moment là, quand je passais le soir il me disait « bonsoir » avec aménité. Parfois je m’arrêtais et lui donnais une pièce, parfois je passais juste, il me disait bonsoir. Je n’avais presque plus peur de croiser le soir, cet homme et ses compagnons.

Il était très étrange cet homme dans ma rue, il avait les cheveux longs blonds ou peut être châtains retenus en queue de cheval. Il avait sur les traits la douceur d’un visage de femme.

Quand l’hiver à nouveau a remplacé l’automne, le voir sur le trottoir avec ses compagnons, me faisait de la peine. Un soir ils ont allumé un feu de fortune. Une voiture de police les a ramenés à l’ordre. Il a fait tellement froid l’hiver de cette année, que je tremblais souvent sous mon manteau de laine. Quand je les regardais, couchés sur leurs cartons, j’avais comme un pincement de cœur et j’espérais qu’ils passeraient l’hiver. Je n’ai pourtant pas osé, lui proposer une couverture ou encore une veste pour affronter les grands froids de l’hiver. A cause du mur de verre qui séparait nos deux mondes ?  Surtout ne pas sortir de ma zone de confort. Franchir le mur de verre pouvait être risqué et induire malgré moi, une familiarité que j’anticipais dangereuse. Egoïsme, égocentrisme, indifférence, peur ou lâcheté ? Le fait est que je n’ai pas franchi le mur de verre. S’il n’avait pas été dans la rue que j’habite, j’aurais pris je crois, le risque de donner puisqu’en retour je n’aurais pas couru le risque de le revoir. C’esi idiot je le crois, c’est un manque de courage, mais je pouvais ne pouvais risquer la familiarité.

Un matin en sortant, il y avait du monde, une voiture de police et un attroupement. Il était mort de froid, une nuit sur un trottoir de Paris. Un trottoir dans la rue où j’avais un abri. Pour les gens tout autour c’était un fait divers, pour la police aussi un simple fait d’hiver, un point de statistique. Pour moi c’était un homme, au visage singulier qui en moins de deux ans a vieilli de dix ans. Il me disait bonsoir quand je rentrais le soir. Il a été le premier à venir questionner un mur inconscient, le mur fait de verre. Les larmes ont coulé derrière le mur de verre. Je pleurais l’homme que peut-être personne ne pleurerait. Je pleurais sur la famille qui peut-être, ne saurait jamais. Je pleurais sur la personne derrière un mur de verre qui n’avait pas osé donner une couverture. En partant ce matin, les souvenirs reviennent et je me rappelle un sourire, de cet homme inconnu. J’emporte le regret de n’avoir pas pu dire à celui qu’on emporte, que derrière le sans abri, avait affleuré l’homme et qu’il m’avait touchée. Touchée par sa détresse et par la gentillesse qui transparaissaient malgré les vapeurs d’alcool et les bruits de l’ivresse.

Jamais je ne saurais qui était cet homme, mais je sais déjà que je ne serai plus la même. Une rencontre qui n’a pas eu lieu, aura touché mon cœur et bouleversé ma vie. En montant dans le bus pour aller travailler, je pleure un inconnu, un visage dans ma rue.

D’autres hivers s’annoncent parfois rudes parfois moins. D’autres hommes et femmes, déclassés de la société, rendus invisibles parce qu’heurtant nos consciences. Bannis de nos regards pour ne pas ébranler nos zones de conforts. Ces hommes et ces femmes sont bien existants. Individus totaux sous le nom de SDF. Ils attendent parfois au-delà de « l’aumône culpabilisée » juste un regard qui dit « je te vois tu existes ».

Je me souviens d’un soir au RER Nation deux femmes demandaient l’aumône, à quelques mètres l’une de l’autre. J’en ai passé une et suis allée vers l’autre. La seconde a crié pour dire qu’elle existait et ça a marqué mon cœur. Je suis revenue sur mes pas et je savais alors que me contenter de lui donner une pièce ne serait pas suffisant. Je me suis accroupie et lui ai parlé un peu. Je lui ai demandé pardon de l’avoir blessée. Je lui ai parlé de Celui qui a changé ma vie et sous le regard duquel elle existe toujours. Je lui ai pris la main avant de la quitter. Elle m’a autorisée à prier avec elle. Au moment de partir en me relevant, j’ai vu dans son regard une lueur spécifique. Nous étions deux personnes de deux mondes différents qui avaient dépassé les limites du mur de verre. Nous avions partagé un temps inoubliable, temps de fraternité en humanité. Elle a vu qu’à mes yeux au moins pour un instant, elle était une personne et pas une « SDF » comme on dit.

Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. J’espère que cette rencontre peut être anecdotique, lui aura apporté une lueur d’espérance.



14 commentaires

  1. Sixtine 3 octobre

    Cette histoire est bien triste et elle nous ramène à questionner notre rapport à l’autre et notre indifférence. Il y a aussi cette peur de faire face à une détresse qui raconte nos fragilités sociales et nos ruptures internes et sociales potentielles. J’aurais envie de dire que fait l’Etat face à ces situations ? Mais et moi dans tout ça ? 

  2. sansanboy 13 octobre

    Que fait l’Etat ? Bonne question en effet ! Pour y répondre, il faut
    regarder les reportages télé (oui, oui !!) consacrés aux sans abris pour
    constater que certains sont dans la rue par « choix » personnels soit
    parce qu’ils ont rejeté les règles du « contrat social », soit pour des
    raisons de convenances personnelles (aussi bizarre que cela puisse paraitre
    !).Sinon, comment expliquer que « la populationla plus misérable de
    France » à savoir noirs d’Afrique, sans papiers, sans emplois, sans… tout
    ce que l’on peut imaginer, et qui devait logiquement être très bien
    représentée au sein de cette catégorie n’ait que très peu de représentant
    ? Peut être parce qu’ils n’ont pas encore acquis le droit de vote… Je
    te vois sourire et c’est tant mieux !
    Je comprends ta compassion face à la misère… Mais il faut souvent se
    poser les bonnes questions. Comment en est-il arrivé là ? Quelle est sa
    part de responsabilité ? Parfois la société fait de nous ce qu’elle
    veut, mais parfois aussi, nous faisons de la société ce que nous sommes…
    Tu as compris quelque chose ? Rassures-toi, moi non plus ! Mais il
    fallait que je le dise comme ça me vient… des tripes ! Il se trouvera
    surement quelqu’un pour comprendre que ceux qui tendent la main en route
    ne sont pas les plus malheureux. Certains ont des recettes de 500 euros
    /jours ! Je n’en veux que le 1/3 pour le travail de vigile que je
    fais…

  3. Malaïka 13 octobre

    J’ai en effet souri sur le point concernant le droit de vote. Il fallait aller la chercher celle là !

    Ce qui m’a marqué dans cette expérience(dans les deux expériences en fait) c’est qu’à un moment il a fallu sortir de la globalisation de mes perceptions sur les sans-abri pour réaliser que sous cette misère humaine apparente, il y a un humain, avec une histoire individuelle et personnelle. La remarque que tu fais sur la non corrélation entre la pauvreté, la fragilité sociale et la « clochardisation » en prenant apuui à ton analyse la faible représentation des populations venant d’Afrique noire est intéressante mais je ne sais pas si elle est pertinente. Il faudrait creuser la question je crois. Peut être faudrait-il voir le rôle des réseaux de solidarité familiale qui protégeraient de ces ruptures. Ca se joue à peu de choses, ça tient à un fil. Pour avoir connu une période de fragilité sociale majeure, j’ai pris consciene que la vie pouvait basculer sur un rien. Je ne suis pas sûre que les SDF qui gagnent la somme à laquelle tu fais allusion sont les plus nombreux. Je vois d’ici da casquette faire un virage çà 180° !!!! La réalité doit se situer quelque part entre ta sensibilté et la mienne n’est-ce pas ? Une chose à laquelle j’essaie de faire attention en n’y reusissant pas toujours par ailleurs c’est de regarder celui ou celle à qui je donne une pièce. C’est rien aux yeux de plusieurs mais pour moi c’est une façon de témoigner qu’à mes yeux il ou elle existe.

  4. sansanboy 13 octobre

    Je ne porte jamais de casquette…

  5. Malaïka 14 octobre

    Toutes mes excuses ton couvre chef !

  6. krys_e 15 octobre

    Quelle histoire! Poignante et tellement vraie! Chacun de nous a besoin d’être reconnu, d’être vu comme un être humain et non comme un « paria » ou une « wonder woman » selon les cas. Pour avoir vécu une histoire presque semblable, je me suis rendu compte que « le mur de verre » peut et doit être brisé. Nous ne pouvons peut être pas les sortir de la rue, les réabiliter aux yeux de la société mais un moment « humain » avec eux les réjouis et nous fais grandir…

  7. Malaïka 15 octobre

    D’accord avec toi Krys. Merci pour ton intervention. Il faut parfois peu de choses offrir un regard, un sourire, juste histoire de dire à l’autre qu’il éveille en nous autre chose que du mépris ou de la répulsion. Aller chercher en soi la compassion et l’humanité à offrir à l’autre est possible. Ca nous fait grandir de sortir de soi pour tendre la main à l’autre.

  8. Malaïka 17 octobre

    Ce matin, j’ai lu dans un journal gratuit l’histoire d’un homme, informaticien, gagnant environ 1500€ et SDF parce que ne trouvant pas de logement faute de cautionneurs. Il est en danger de perdre son boulot et la spirale est là aux aguets. Ca fait froid dans le dos. Il raconte la vie dans les abris dédiés aux sans abris, les nuits dans les noctambus, etc. C’est effrayant. Quelle horreur !!! Il n’a pas choisi une dégringolade sociale. Puisse t-il s’en sortir. Pourquoi je parle de cet homme (il me semble qu’on l’appelle Boubacar) ? Juste pour dire que des parcours même semblant à l’abri peuvent connaître des accidents inattendus aux conséquences potentiellement dramatiques.

  9. Malaïka 26 octobre

    J’ai trouvé cet article dans libération qui lie l’extrême précarité avec les accidents de la vie familiale. Je vous le soumets. C’est une piste interessante.

    Une étude de l’Insee corrèle passé douloureux et difficultés d’insertion.
    SDF : l’extrême précarité comme héritage familial
    Par Tonino SERAFINI
    QUOTIDIEN : jeudi 26 octobre 2006

    Les personnes ayant connu des événements douloureux dans leur jeunesse ont une probabilité plus importante que les autres de devenir SDF. Une étude publiée aujourd’hui par l’Institut national de la statistique et des études (Insee) le démontre (1). Un lien entre héritage familial et extrême précarité pouvait intuitivement être soupçonné. «Mais ce qui nous a surpris, c’est [son] ampleur», souligne Jean-Marie Firdion, chargé de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined), qui a participé à l’enquête de l’Insee. La «surprise» pour les enquêteurs, a été la surreprésentation, parmi les sans domicile fixe, de personnes ayant été placées en famille d’accueil ou dans des foyers pendant leur enfance. L’étude a porté sur un échantillon représentatif de 3 027 SDF (1 940 hommes, 1 087 femmes). Parmi eux, 23 % sont passés par la case placement. Un chiffre énorme, comparé à la population française au sein de laquelle seulement 1 à 2 % des personnes ont été placées. L’impact des traumas juvéniles, «qui altèrent l’estime de soi et affectent les ressources mobilisables» à l’âge adulte, s’observe aussi aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou au Canada. Quels que soient les pays, ou les législations en matière de protection de l’enfance, «le placement durant la jeunesse se trouve associé à des difficultés sociales à l’âge adulte. Il y a une intrication du psychologique et du social».

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    Imbrication. Mais les auteurs de l’enquête affirment qu’il est impossible d’établir des «liens de causalité simple» des événements de jeunesse sur les fragilités à l’âge adulte, tant les choses sont imbriquées. «Est-ce la déchirure du placement ou sont-ce les événements qui ont provoqué le placement (violences familiales, mort précoce des parents…) qui conduisent à ces fragilités ?», s’interroge Jean-Marie Firdion. Le chercheur de l’Ined a recueilli des témoignages divergents montrant la complexité des situations. «Une jeune femme sans domicile fixe victime de violences parentales m’a raconté que le placement avait été pour elle une libération. A l’inverse, un jeune homme m’a confié n’avoir jamais compris pour quelle raison sa mère et le juge des enfants l’avaient placé.»
    Accident. A ces blessures de l’enfance, il faut ajouter l’héritage économico-social familial défavorisé, qui renforce les probabilités de basculer dans la grande exclusion. Les SDF ont en commun de disposer d’un «capital mobilisable» fragile pour s’en sortir dans la vie : 28,7 % d’entre eux ont des difficultés de lecture ou d’écriture et, surtout, seuls 11,3 % peuvent compter sur un appui familial «en cas de besoin». Pourtant, 87,4 % des SDF ont travaillé «au moins pendant un an», selon l’étude. Mais l’héritage sociofamilial les expose à la précarité au moindre accident de la vie. D’autant que leurs emplois sont souvent précaires et que l’accès au logement est devenu une gageure pour les personnes disposant de revenus modestes et irréguliers.
    (1) Economie et statistique d’octobre 2006.

  10. natureinsolite 10 avril

    Certes, tu racontes des histoires, mais à travers elles tu laisses parler ton coeur et dévoile ta sensibilité et ta générosité devant les drames bouleversants de la vie. Marie.

  11. Malaïka 10 avril

    Merci ma chère Marie.
    Ici la fiction n’existe qu’à concurrence de 10%. Le reste de l’histoire est vraie. Il n’y a que quelques aménagements pour la fluidité de la narration. C’est une rencontre qui a bouleversé ma vie, que celle de ce monsieur à la voix si douce sur un trottoir du 12ème arrondissement parisien et dont le regard racontait bien des solitudes. C’était il y a quelques années, je ne l’ai pas oublié cet ange aux ailes brisées. Merci d’avoir été sensible à ce récit.
    C’est vrai mon coeur est sensible à la détresse de moin prochain et même si ça me fait souffrir quelquefois, je refuse d’être indifférente.
    Bisous
    Mlalaïka

  12. saudade 14 octobre

    Comme je te comprends Malaïka…il suffit souvent d’un petit geste, d’un sourire, de compassion à la place de l’indifférence, d’une minute de notre vie, alors que l’on en gaspille temps d’autres, pour faire luire une étincelle dans un regard éteint. Et si l’on savait combien d’anges on a croisés…Affectueusement.
    Martine

  13. hasnaa et sanaa 11 novembre

    on est des etudiante de l’institut du cinema et de l’audio-visuel du maroc. on a lu votre texte qui nous a vraiment touché et on aimerai bien faire un court metrage ou on va nous inspirer de votre texte (si vous etes d’accord bien sur)

    on espere avoir une réponse favorable le plutot possible

    merci d’avance

  14. tchitchi 26 septembre

    Malaïka, j’ai, moi-même vécu une histoire similaire…Je te comprends trop bien. Quand on est né en Afrique on a beau se créer un mur d’indifférence, un mur de verre, on n’y arrive jamais tout à fait. En Afrique, on donne l’aumône comme étant quelque chose de dû. Certes, un moyen de se purifier selon certaines superstitions. Mais cela n’enlève rien au fait que nous avons l’habitude d’avoir de la commisération pour les indigents couchés dans la rue. Cet état de fait devient plus marqué, je crois, une fois qu’on vit en Occident dans des conditions acceptables. La vue d’une personne sans rien dans une société de biens, fend le coeur.
    Moi aussi, un jour, A Strasbourg, je suis tombée sur un SDF en fauteuil roulant. Un qui s’enivrait à longueur de journée. Suite à un traumatisme personnel, j’ai une peur bleue des alcooliques et de l’alcool en général. Je lui ai aussi donné de l’argent à ce monsieur en fauteuil roulant, par peur. Il m’a chaleureusement remerciée en serrant ma petite main dans sa grande « patte » poisseuse. J’ai eu peur. Mais je me suis ressaisie en lisant de la douceur dans ses grands yeux. Il m’a dit que lui aussi, avait une petite fille. Puis il a fondu en larmes. Sans plus rien ajouter.
    Je ne le revis pas le lendemain. Je ne le revis jamais.

    Tchichi, en version bavarde.

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